La possibilité d’un PPT is a place to record the stuff I think that doesn't have an immediate client Powerpoint.
Père ManQ, raconte-nous une histoire.
Livre après livre, Abel Quentin semble abandonner la position du romancier cynique pour celle du moraliste inquiet.
Après la radicalisation (Sœur), le wokisme (Le Voyant d’Étampes), l’écologie (Cabane), c’est l’IA générative qui sert de matière à l’essai Sanctuaires.
Ce « petit manuel de résistance à l’invasion de l’intelligence artificielle générative » pose le constat suivant : « l’homme augmenté est un homme diminué en devenir ».
L’entrée par effraction de l’IA dans le travail, l’art, la création, le savoir, l’éducation ou l’économie signerait la fin d’une certaine idée de l’humanité. Si l’homme peut survivre à l’IA, il est moins certain que notre humanité (le plaisir de faire, nos imperfections, notre diversité à y survive intacte.
L’IA comme vaste entreprise de pasteurisation de ce qui fait la vie ?
Le technofataliste « l’IA est là, nous n’avons pas d’autre choix que de faire avec » serait ainsi comparable à un drogué qui, même persuadé de maîtriser sa consommation, hypothèque son avenir et celui de la société contre une gratification individuelle immédiate. Le goût de cette tarte au Quetsche dont vous êtes si fier valait-elle le coût énergétique, hydrique et social du prompt nécessaire à sa réalisation ?
Les sanctuaires seraient alors des «No IA Zones » où l’on installerait des sortes de salles de shoot technologiques dans lesquelles nous pourrions recourir à l’IA en cas de besoin impérieux.
Dans ce récit, l’Europe occupe la place du sanctuaire des sanctuaires : une immense No AI Zone où l’on « s’empêcherait » de céder à l’IA. Parce que, comme le rappelle Albert Camus, « un homme, ça s’empêche » : c’est dans le renoncement que l’homme fait valoir son humanité.
Si tout cela peut paraître un peu utopique, maladroit parfois voire naïf, Sanctuaires résonne néanmoins avec une petite musique qui monte depuis plusieurs années : le « go analog ». Un mouvement que l’on observe concrètement dans le retour en grâce des expériences physiques, la hype des Discman, la folie autour des écouteurs filaires ou encore les différents « luddite clubs ».
Espérons, plus égoïstement, que cette matière ne soit qu’un travail préparatoire à quelque chose d’aussi réjouissant qu’un nouveau roman à la manière d’Abel Quentin.
Considérations et phrases remarquables.
Le credo véritable de Peter Thiel. Sa conviction profonde, qui fonde toutes les autres. Elle tient en quelques mots : Il faut qu’il se passe quelque chose. Ou : L’humanité doit trouver un défi excitant pour continuer à exister. Elle doit inventer, sans cesse, sinon, elle meurt. La décélération est la peur viscérale de Peter Thiel.
Le terme « accélérationnisme » a été forgé pour décrire ce mouvement du cycliste qui pédale pour ne pas tomber.
On n’a même pas de voiture qui se conduise toute seule de manière complètement autonome. » Tout cela est tellement lent ! À vous donner honte d’être humain. Le génie est au service d’un accélérationnisme creux. Hypertrophie de la « pensée calculante », atrophie de la « pensée méditante »
En décembre 2025, le magazine Time rapportait une citation de Donald Trump adressée à Jensen Huang, président de Nvidia, le fabricant de puces informatiques massivement utilisées par l’IA : « Je ne comprends pas ce que vous faites. J’espère que vous avez raison. »
Jean-Pierre Dupuy : « la propension d’une communauté à reconnaître l’existence d’un risque est déterminée par l’idée qu’elle se fait de l’existence de solutions ».
La technologie crée des habitudes, favorise une mentalité, façonne une culture, et crée des dépendances. L’homme n’est pas seulement augmenté par la machine : il est changé par elle.
« Ce que l’on gagne ? C’est gigantesque. La simplification radicale de la vie quotidienne. Les gains de productivité monstrueux. Du temps et de l’argent. Fini de se faire tondre par les experts-comptables, le tour-opérateurs, les consultants, les psychologues, les architectes ! Nous étions à leur merci, écrasés par leur expertise qui nous laissait vulnérables, la proie idéale des obsédés de la facturation.
Jacques Ellul en a tiré la théorie du « bluff technologique » : ce que permet la technologie est visible et immédiat, ce qu’elle détruit est invisible et souvent différé.
Après avoir demandé aux étudiants de se présenter, elle leur a proposé d’exposer leurs attentes quant à son cours d’éthique des technologies. Résultat : une majorité de textes générés par ChatGPT, un système que ses élèves utilisent même pour formuler les questions qu’ils posent à l’oral en classe. [L’enseignante] l’écrit sans ambages : « Les défenseurs de l’usage des LLM (large language models) dans les salles de classe devraient être gênés. Les élèves n’utilisent pas seulement ces systèmes comme outils de résolutions de problèmes, ou autres balivernes, ils les utilisent pour oublier comment parler. »
En 2024, parmi les cent premiers usages recensés, les trois premiers usages étaient : la génération d’idées, la thérapie ou la recherche spécifique43. Un an plus tard, en 2025, les trois premiers usages sont : la thérapie ou la présence réconfortante, l’organisation de vie, la quête de sens. La « recherche spécifique », soit l’usage recommandé par l’étude du MIT, a été reléguée à la treizième place.
L’auteur note que la « tentative d’entrer en contact avec une personne décédée », qui ne figurait pas dans le top 100 en 2024, figure désormais à la trente-troisième place. Preuve, se réjouit l’auteur, que l’IA « nous aide aussi sur les aspects les plus délicats de notre condition d’homme ». (Une féconde réinvention du deuil, à n’en pas douter : le mort vous parle, il vous aide à choisir entre deux cravates, et vous pouvez lui demander de vous réinterpréter des tubes de votre enfance. Il est même plus drôle mort que vivant !)
L’usage qui domine est désormais le plus dangereux : celui bâti sur l’illusion d’un lien véritable. L’entrée sur le podium de la « quête de sens », en troisième position, est troublante : le robot est associé au « domaine réservé » de l’homme, par excellence. À la part la plus singulière de la destinée humaine. C’est l’ultime abdication. L’assistant s’occupait de l’intendance ; à présent, il s’occupe de tout.
Qui peut croire au pouvoir égalisateur de la machine ? Quelques fêlés ou cyniques, qui perroquettent les éléments de langage d’Open AI, comme le pédégé de Nvidia, le géant des puces électroniques, qui célèbre « le grand égaliseur » (the great equalizer).
Le zélote de la Productivité et de l’Optimisation feint d’ignorer ce que nous savons d’instinct : dans la transmission humaine d’une information, se joue autre chose que la transmission d’une information. Parfois, elle est même secondaire. Elle est le prétexte à la relation humaine.
Hans Jonas reformule le principe d’impératif catégorique de Kant (« Agis uniquement d’après une maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle »). Actualisé par Jonas, à l’ère de la bombe atomique et de la consommation de masse, l’impératif catégorique devient le principe de responsabilité : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre. »
En 2023, un article de Géo rapportait que des religieux iraniens souhaitent utiliser l’IA pour émettre des fatwas. Il citait le dirigeant d’une organisation iranienne spécialisée dans le développement des technologies : « Les robots ne peuvent pas remplacer les hauts responsables religieux, mais ils peuvent être un assistant de confiance qui peut les aider à émettre une fatwa en cinq heures au lieu de cinquante jours. »
Barthes, dans Le Plaisir du texte (1973) : « Si je lis avec plaisir cette phrase, cette histoire ou ce mot, c’est qu’ils ont été écrits dans le plaisir (ce plaisir n’est pas en contradiction avec les plaintes de l’écrivain).
L’irénisme est l’attitude qui consiste à concilier l’inconciliable, et à dissimuler les antagonismes profonds pour assurer la tranquillité publique.
L’irénisme est l’attitude qui consiste à concilier l’inconciliable, et à dissimuler les antagonismes profonds pour assurer la tranquillité publique.
Le monde peut fort bien se passer de la littérature. Mais il peut se passer de l’homme encore mieux.
La déferlante de l’intelligence artificielle générative réveille la peur d’une vie plus terne, aux couleurs effacées. Une lente intoxication, comme celle au monoxyde de carbone, que l’on surnomme le « tueur silencieux ».
Gorz écrivait que l’homme ou la femme qui accomplit un travail aliénant est un « chômeur intérieur ». L’intelligence artificielle générative nous promet le chômage extérieur et intérieur.
l’abstinent puise sa force dans le renoncement, selon l’idée ellulienne qui fait de la non-puissance la véritable puissance. Il est un homme de son temps, précisément : connecté à la réalité, à « l’austère vérité » de l’écocide, au fracas du monde, concerné par ce qui l’entoure, plutôt qu’enfermé dans une bulle illusoire. Il décide, fermement, de ne pas se ruer vers le goulot d’étranglement. Il fait sienne la maxime de Camus : « Un homme, ça s’empêche. »
La question, qui se pose à l’échelle des nations, se pose à l’échelle de l’individu : « Pourquoi me priver d’une possibilité d’être compétitif dans un monde plus darwinien, plus impitoyable que jamais ? »
À mesure que nous entrons dans l’ère de la rareté de l’eau, et que les agriculteurs feront face à des sécheresses toujours plus intenses, quel usage sera prioritaire : l’irrigation des cultures, ou le refroidissement des datas centers ? Ceux qui nous nourrissent, ou ceux qui nous abrutissent ?
Début 2026, Le Monde publiait un article pour raconter une « Gen Z en quête de pause numérique », puis un autre sur les jeunes adultes qui boycottent l’IA, mouvement de rejet dont le journaliste constate qu’il est observé dans plusieurs pays. « Un chercheur américain du Georgia Institute of Technology, David Joyner, leur a trouvé un surnom : les “végans de l’IA”.
« On n’a jamais rien désinventé »,
À présent que l’Europe est divorcée de l’Amérique, esseulée dans un monde hostile et brutal, son héritage précieux saute aux yeux. Elle est un frêle esquif. Un enfant fort et fragile, comme la petite « vertu espérance » de Charles Péguy. On pourrait dire d’elle ce qu’Emmanuel Carrère dit des démocraties, qui « nous apparaissent comme des chefs-d’œuvre en péril ».
Après tout, l’Europe s’est déjà bâtie sur une renonciation : au nationalisme, à l’expansion et à l’agression.
En pleine Seconde Guerre mondiale, Camus a écrit un livre, sous la forme d’un recueil de lettres : Lettres à un ami allemand. Il rappelle pourquoi les démocraties ont succombé à la force hitlérienne : « Nous sommes partis de l’intelligence et de ses hésitations. » Les valeurs démocratiques sont antiperformantes. Elles ralentissent l’action publique, jugulent les forces de l’individu et du marché. Pourtant, au long terme, elles façonnent une forme alternative de puissance : la robustesse.
L’Europe ne doit pas courir tous les sprints. Ne pas rêver d’être le continent le plus opulent, le plus avancé technologiquement. Mais, plutôt, le mieux capable d’absorber les chocs. Pour cela, elle doit garder, intacte, vivace, son intelligence. Devenir le sanctuaire du monde.
