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Père ManQ, raconte-nous une histoire.
Le plus grand drame de ma vie, que je partage, j’en suis sûr, avec une majorité de personnes, est d’avoir longtemps cru que la jeunesse était le chemin ardu menant à la destination rêvée qu’était l’âge adulte.
De l’argent, une voiture, du sexe. Tout cela devait suffire à faire de moi « un homme arrivé » : quelqu’un qui n’est plus dans l’attente douloureuse et permanente de quelque chose, sans trop savoir quoi, mais qui viendrait, sans l’ombre d’un doute, combler ce trou noir dans le ventre qui nous aspire.
C’est cette vérité qu’expose Richard Ford à travers le personnage de Frank Bascombe dans Independence (et dans une tripotée d’autres romans).
Cet homme divorcé, ancien journaliste sportif à succès et père endeuillé reconverti dans l’immobilier, essaie d’enseigner au fils qu’il lui reste le difficile métier de vivre, lors d’un week-end de fête de l’Indépendance ; de hall of fame en hall of fame.
L’indépendance étant ici le véritable secret d’une vie soutenable sur le long terme.
Je vais tous les lire.
Considérations et phrases remarquables.
« Ce qui t’échappe de la vie, c’est ta vie »,
En un sens, son « problème » est simple : il se croit obligé d’avoir une idée de la vie, et de la manière dont il faut la mener, bien trop tôt, longtemps avant d’avoir vu passer comme des bateaux éventrés un nombre suffisant de crises insolubles, de s’être rendu compte que d’en résoudre une sur six constitue une fichue bonne moyenne,
Les parents voient sans doute moins clairement ce qui ne va pas, ou ce qui va, chez leur propre enfant que le voisin, qui suit parfaitement, par l’échancrure du rideau, la vie que mène le gosse.
j’éprouve un sentiment d’acceptation qui frise le contentement,
ce que le regret a de pire, c’est qu’il vous pousse à fuir le risque d’en endurer de nouveaux, tout en entrevoyant que rien ne vaut la peine d’être entrepris si cela n’est pas de taille à vous foutre la vie en l’air.
quand on est jeune, on a l’avenir à affronter, mais quand on ne l’est plus, c’est le passé qui devient votre adversaire, avec tout ce que vous en avez fait et la difficulté de vous en éloigner.
Ce que je craignais, j’en suis sûr, si je ne faisais pas quelque usage de ma vie, fût-il ridicule, c’était de la perdre, comme on le racontait à propos de la bite quand j’étais petit.
Mais le mieux ? Inutile de chercher. Le mieux, c’est un concept sans référence dès qu’on s’est marié et qu’on en a fait un gâchis, peut-être même dès qu’on a goûté son premier banana split à cinq ans et découvert, après l’avoir terminé, qu’on en voudrait un autre. En d’autres termes, mieux vaut tirer un trait dessus. Le mieux, c’est fini.
je n’ai jamais compris pourquoi on irait prendre un taureau par les cornes. C’est le bout le plus dangereux. »
Les Canadiens sont les Américains que je préfère.
Il vaut mieux, bien mieux, se fier à la devise du vieux Davy Crockett, adaptée à l’usage adulte : « Assure-toi de ne pas te tromper complètement, et va de l’avant. »
Après tout, mes faiblesses m’ont permis d’arriver là où j’en suis.
Les cours d’Histoire sont des leçons subtiles qui nous incitent à avoir la mémoire et l’oubli sélectifs, et valent donc beaucoup mieux que la psychiatrie, qui vous force à tout vous rappeler.)
On a tout perdu quand on perd son sens de l’humour,
un sentiment de bien-être ne peut pas être trompeur, le temps qu’il dure.
Paul ne va pas tarder à porter sur la vie un nouveau regard, d’où il conclura comme tout un chacun qu’il était plus heureux auparavant, mais sans parvenir à se rappeler en quoi, exactement.
« Les hasards incontrôlables nous font tels que nous sommes… hein, Frank »
Sauf en cas de tragédie, rien ne s’impose guère à dire à la plupart des gens qu’on connaît.
Une des caractéristiques pénibles de la vie adulte, évidemment, c’est de voir se pointer à l’horizon les réalités mêmes auxquelles on ne pourra jamais s’adapter. On perçoit les problèmes qu’elles posent, on se fait une bile de tous les diables, on prend des dispositions, des précautions, on procède à des ajustements ; on se dit qu’il va falloir changer sa façon d’agir. Mais on n’y réussit pas. On ne peut pas. C’est déjà trop tard. Et, plus grave encore, ce qu’on sent venir de loin n’est peut-être pas le vrai problème, celui qui vous effraie, mais son contre-coup. Et ce qu’on a redouté de voir arriver a déjà eu lieu. C’est un peu similaire à la prise de conscience que tous les magnifiques progrès de la médecine ne nous seront d’aucune utilité, même si l’on y applaudit des deux mains, si l’on espère qu’un vaccin va être mis au point à temps, si l’on croit encore à une possibilité d’amélioration. Mais là aussi, il est trop tard.
