“Moquez-vous de la publicité si vous voulez, mais sachez qu'avant de devenir un truc que vous honnissez, un mec comme moi a glissé dans un PPT une phrase de l'un de vos auteurs préférés.”
J’ai découvert - celui que j’aime appeler mon homonyme phonétique - Emmanuel Carrère avec “Yoga”.
Pas en avance, donc.
Auto-fiction dans laquelle il parle longuement de sa condition de maniaco-dépressif, tardivement diagnostiquée et chimiquement traitée après près de 30 ans d’errances philosophiques, théologique et métaphysiques. Je me souviens d’une de ses phrases durant la promo de Yoga “La chimie ça marche quand même vachement mieux”.
Puis j’ai tout lu à rebours.
Chacun de ses livres documente à sa façon les formes prises par sa maladie, et celles de sa quête à la recherche d’une façon d’adoucir son insoutenable difficulté à effectuer le dur métier de vivre.
30 ans à fréquenter la pire des racailles : guides spirituels, psychothérapeutes, prof de méditation et gourous en tout genre jusqu’à la découverte du lithium.
Dans le Royaume c’est de sa conversion au christianisme dont il s’agit et qu’il décrit comme : une fenêtre qui donne sur l’enfer et moi j’ai de mon propre chef passé sept ans de ma vie devant cette fenêtre, médusé.
Beaucoup d’emprunts à Sénèque (a t-on fait mieux ?), Nietzsche, Borges, Ernest Renan, Valéry ; c’est vos PPTs qui vont être gâtés !
« Eh bien, a répondu Roustang, vous avez parlé du suicide. Il n’a pas bonne presse de nos jours, mais quelquefois c’est une solution. » Ayant dit cela, il est resté silencieux. Moi aussi. Puis il a repris : « Sinon, vous pouvez vivre. »
Toutes nos misères ont leur racine dans l’amour-propre, et le mien, encouragé par l’exercice de mon métier (j’écris des romans, une de ces “professions délirantes”, disait Valéry, où l’on fait fonds sur l’opinion qu’on a et donne de soi), est particulièrement tyrannique.
Mon idéal était d’observer l’absurde agitation du monde sans y participer, avec le sourire supérieur de celui que rien ne peut atteindre.
Je pouvais m’intéresser à la théologie, mais, selon le mot de Borges, comme à une branche de la littérature fantastique.
Disons qu’Hervé fait partie de cette famille de gens pour qui être ne va pas de soi.
Sont-ils plus sages ou moins (…) le fait est qu’ils ne se sont jamais remis d’une espèce de stupeur qui leur interdit de vivre sans se demander pourquoi ils vivent, quel est le sens de tout cela s’il y en a un.
je me répétais la phrase terrible de Céline : « Quand on n’a plus assez de musique en soi pour faire danser la vie… »
Ce qui nous est demandé, tous les mystiques s’accordent là-dessus, c’est ce que nous désirons le moins donner.
Le jeune écrivain à la mèche romantique, penché sur son nombril, dorlotant ses névroses, imbu de son importance et depuis peu, c’était le pire de tout, de son humilité.
Voir la vie quotidienne comme une suite d’occasions de choisir entre les deux voies : vigilance ou distraction, charité ou égoïsme, présence ou absence, vie ou mort.
Nietzsche est très bon dans le rôle du Tentateur. C’est le meilleur. On a envie d’être avec lui. Il m’horrifie et m’enchante en murmurant à mon oreille que vouloir, comme je me le reproche, être glorieux ou puissant, vouloir être admiré de ses semblables, ou être très riche, ou séduire toutes les femmes, ce sont peut-être des aspirations grossières mais elles visent au moins des choses réelles.
Elles se déploient sur un terrain où on peut gagner ou perdre, vaincre ou être vaincu, alors que la vie intérieure sur le modèle chrétien est surtout une technique éprouvée pour se raconter des histoires que rien ne risque de contredire et se rendre en toutes circonstances intéressant à ses propres yeux.
« La grâce suprême ne consiste pas à orner extérieurement des matériaux mais à leur donner une forme simple et pratique. »
La nuit succède au jour, le jour à la nuit, les bons cycles aux mauvais et les mauvais aux bons. C’est tout simplement vrai, pas empoissé de morale, dirait Nietzsche. Ça dit que quand on va bien il est sage de s’attendre au malheur, et vice-versa, pas que c’est mal d’être heureux et bien d’être malheureux.
Je suis devenu celui que j’avais si peur de devenir. Un sceptique. Un agnostique – même pas assez croyant pour être athée. Un homme qui pense que le contraire de la vérité n’est pas le mensonge mais la certitude.
Le plus passionnant, ce sont les six volumes suivants de l’Histoire des origines du christianisme, où est racontée en détail cette histoire beaucoup moins connue : comment une petite secte juive, fondée par des pêcheurs illettrés, soudée par une croyance saugrenue sur laquelle aucune personne raisonnable n’aurait misé un sesterce, a en moins de trois siècles dévoré de l’intérieur l’Empire romain et, contre toute vraisemblance, perduré jusqu’à nos jours.
« Quand l’élève est prêt, le maître survient »
Cette façon de faire est l’exact opposé de celle que préconise Montaigne, dont l’idéal est de « vivre à propos ».
Sénèque, dit que si par malheur il se trouvait réduit à travailler pour vivre, eh bien il n’en ferait pas un drame : il se suiciderait, voilà tout.
Quant aux richesses, elles lui procurent la même satisfaction qu’au navigateur un vent favorable : il peut faire sans, il aime mieux faire avec.
“ Je n’existais pas. J’ai existé. Je n’existe plus. Quelle importance ? », lit-on sur une tombe romaine.
La vérité, disait Paul aux Juifs comme aux Grecs, c’est que tout est permis. Tout est permis mais, ajoutait-il, tout n’est pas opportun.
Parce qu’il ne faisait pas partie, il a bien fallu s’y résoudre, de l’heureuse famille des hommes qui aiment la vie sur terre, à qui elle le rend bien et qui n’en veulent pas d’autre. Il faisait partie de l’autre famille, celle des inquiets, des mélancoliques, de ceux qui croient que la vraie vie est ailleurs.
Mais tu as l’air d’un homme qui sait écouter. Tu ne ronges pas ton frein en préparant ce que tu vas dire pendant que les autres parlent : ça devrait aller. »
Il n’en dit pas un mot de plus, rien qui vienne de son Sondergut – son « bien propre », comme disent les exégètes allemands pour qualifier ce qui se trouve chez lui, et chez lui seul.
Comme disait Sénèque quand on lui reprochait de prêcher l’ascèse alors qu’il était milliardaire : si on ne s’attache pas à ses biens, où est le mal ?
C’est comme les gens qui se déclarent apolitiques : cela veut simplement dire qu’ils sont de droite. Le problème, c’est qu’on ne peut s’empêcher, en ne croyant pas, d’être de droite, c’est-à-dire de se sentir supérieur à celui qui croit.
« Là où croît le danger croît aussi ce qui sauve »
Il y a à l’intérieur de chacun de nous une fenêtre qui donne sur l’enfer, nous faisons ce que nous pouvons pour ne pas nous en approcher, et moi j’ai de mon propre chef passé sept ans de ma vie devant cette fenêtre, médusé.
Un homme pour qui le drame mais aussi l’intérêt de la vie, c’est que, comme dit un personnage de La Règle du jeu, tout le monde a ses raisons et aucune n’est mauvaise.
« Je n’obéis pas au dieu : je partage son avis. »
« le métier de l’historien est de donner à la société où il vit le sentiment de la relativité de ses valeurs ».
« Quand ils ont tout détruit, les Romains appellent ça la paix. »
ce fait évident que la vie est injuste et les hommes inégaux. Les uns beaux les autres laids, les un bien nés les autres gueux, les uns brillants les autres obscurs, les uns intelligents les autres idiots… Est-ce que tout simplement la vie est comme ça ? Est-ce que ceux que cela scandalise sont tout simplement, comme le pensent Nietzsche et Limonov, des gens qui n’aiment pas la vie ?
« L’homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égal à un autre homme ne comprend pas la réalité. »
L’amour seul ne dit pas ce que nous passons notre vie à dire tous, tout le temps, à tout le monde : « Je vaux mieux que toi. »
