Kessel

Planneur Romantique #39

La possibilité d'un PPT : L'infinie Comédie - David Foster Wallace

La possibilité d'un PPT
5 min ⋅ 17/06/2024

C’est quoi l’idée ?

Celui qui lit, aura vécu 5000 ans ; la lecture est une immortalité en sens inverse ; la littérature et la vie c’est pareil. Le métier de planneur stratégique en agence de publicité consiste à connaître les gens ; à vivre d’autres vies que la sienne.

Je suis payé pour vendre des idées, souvent celles des autres, la forme étant le fond qui remonte à la surface elles doivent être bien troussées et présentées non pas comme une découverte mais comme la redécouverte de celles d’illustres individus avant nous.

Rien n’est de moi dans les lignes précédentes, lire sert à ça, à copier et à coller.
Avant, il faut collecter et c’est ce que je fais, chaque lundi à 13h45 dans cette newsletter ; pour mieux les retrouver au besoin.


Père ManQ, raconte-nous une histoire.

Il y a des livres qui ne peuvent être compris et aimés que par les frères d’âme de leurs auteurs.
L’infinie Comédie est sorti en 1996 aux USA et s’est rapidement élevé au statut de « livre culte » pour nerds. (Il y a un film sur lui, End of the tour, avec Jason Segel et Jesse Eisenberg, histoire de situer l’univers de ses fans)

Il n’a été traduit qu’en 2009 en France. Quelques années après le suicide de l’auteur.
Pour beaucoup, l’attente a été à la hauteur de la déception.

 Il faut être (mal) câblé comme David Foster Wallace pour arriver au bout de ces 1500 pages écrites au fil de la plume ; sans plan ni relecture si on en croit le traducteur français.

C’est mon ami Renaud qui m’en a parlé pour la première fois, avec les précautions d’usage. (Abonné deux fois il a le droit d’être cité).

C’est le livre de l’angoisse du lendemain. L’histoire d’individus qui doutent, paralysés à l’idée de vivre et qui cherchent tous les moyens possible pour « couper court à la corvée » : la drogue, le sport, et le terrorisme (avec le « divertissement » comme explosif.). Le livre sur la fuite, sur l’impossibilité psychique d’être rassasié, sur ce que l’on apprend en rehab.

Qu'il est statistiquement plus facile pour les gens à faible Q.I. de se débarrasser d'une addiction que pour les gens à fort Q.I.

C’est aussi un livre sur le plus dur des sports, psychologiquement, le tennis.

le véritable adversaire, la frontière en déploiement, est le joueur lui-même. C'est toujours et seulement le moi, là sur le court, qu'on rencontre et affronte, avec qui on négocie cartes sur table. L'adversaire de l'autre côté du filet : ce n'est pas l'ennemi : c'est plutôt un partenaire dans la danse. Il est ce qu'on peut appeler un prétexte ou une occasion de rencontrer le moi. Et réciproquement. La racine de l'infinie beauté du tennis est l'autocompétition. Vous vous battez contre vos propres limites pour transcender le moi en imagination et en acte. Disparaissez dans le jeu : franchissez les limites : transcendez : progressez : gagnez. Voilà pourquoi le tennis est essentiellement une entreprise tragique : progresser pour devenir un junior sérieux et ambitieux. On cherche à vaincre et transcender les limites du moi, limites qui rendent le jeu possible. C'est tragique, triste, chaotique, magnifique.

Il y a des fulgurances à la Edouard Baer

Je consomme des bibliothèques. J'épuise les reliures et les CD-ROM. Je fais des trucs comme monter dans un taxi pour dire : "La bibliothèque, et vite."


De vraies human truths

Aucun instant n'est insupportable pris séparément. Tiens, cette seconde-ci, par exemple : il vient de l'endurer. Ce qui est insoutenable, c'est l'idée de tous ces instants mis bout à bout, tous ces scintillements qui s'étendent devant lui à la file.


C’est un livre sur l’addiction et l’anhédonie, cet état de torpeur à propos de tout sauf des extrêmes. C’est aussi la biographie de DFW, de jeune joueur de tennis prometteur à Narcotique et Alcoolique Anonyme. La plupart des gens choisissent une façon de vivre et parce qu’elle leur convient estime que c’est la meilleure et que ceux qui ne partagent pas cet avis sont des cons. Sorte de drogue.

Le livre ne parle finalement que de l’incapacité partagée par la majorité à comprendre et ne pas juger ceux qui semblent incapables de penser comme eux.
La vie est plus simple à vivre quand on n’est pas équipé pour douter.
Pour eux l’Infinie Comédie est inaccessible.

En revanche, il y a un livre dans le livre et que vous devez lire ou écouter, et qui est repris dans son discours lors d’une remise des diplômes à des étudiants ; c’est de l’eau.
Une parabole à l’apparence candide est un manuel de compréhension des comportements humains, même des plus détestables et surtout en ces temps détestables.

 “Deux jeunes poissons croisent un vieux poisson nageant dans la direction opposée qui les salue d’un “Salut les jeunes comment est l’eau ?”. Les deux jeunes poissons poursuivent leur route pendant un moment lorsque l’un se retourne vers l’autre et lui demande : “c’est quoi l’eau ?”

 La suite est disponible là et je vous invite à prendre 10 minutes pour la lire.


Idées remarquables et phrases choisies


Que des gens soient capables de se consacrer totalement à un sujet ou à une recherche, et ce pendant plusieurs années, me paraissait parfois tenir du miracle. Qu'ils puissent y consacrer toute leur vie.C'était admirable et pathétique à la fois. Peut-être désirons-nous tous dédier notre vie à une cause, Dieu ou Satan, la politique ou la grammaire, la topologie ou la philatélie - la cause en soi n'était qu'accessoire par rapport à ce désir de passion totale. Pour un sport, pour une drogue, pour autrui. Il y avait du pathétique là-dedans.Une fuite sous forme d'immersion. Mais une fuite devant quoi au juste ? Ces pièces remplies d'excréments et de viande ? À quelle fin ? C'était pour ça qu'ils nous faisaient commencer si jeunes ici : pour que nous nous donnions à quelque chose avant l'âge où les questions pourquoi et pour quoi deviennent vraiment prégnantes

Que le terme terrifiant que les Hispaniques donnent à la pulsion qui pousse les toxicos à replonger inlassablement est tecato gusano, qu'on peut interpréter comme une espèce de ver solitaire psychique impossible à rassasier ou à tuer.


Qu'il est statistiquement plus facile pour les gens à faible Q.I. de se débarrasser d'une addiction que pour les gens à fort Q.I.
Qu'il n'est pas nécessaire d'aimer une personne pour apprendre d'elle. Que l'isolement n'est pas fonction de solitude. Qu'il est possible d'être tellement en colère qu'on voit réellement rouge. Ce qu'est un étui pénien. Qu'il existe vraiment des voleurs - des gens qui volent ce qui vous appartient. (...) Que les alliances claniques, l’exclusion et les commérages peuvent être des formes d'évasion. Que la validité logique n'est pas une garantie de vérité. (...) Que vous éprouvez subitement le besoin irrépressible de vous défoncer avec votre Substance, si irrésistible que vous craignez de mourir si vous n’y cédez pas, mais que vous demeurez assis, les mains crispés sur vos genoux, la figure moite d’envie, voulant céder mais tenant bon, voulant tout en ne voulant pas, disons, et que si vous parvenez à dominer cette envie pendant toute la durée de la crise l’envie finira par passer, par disparaitre – du moins pour un moment. (…) Que, dans une proportion de 99%, la pensée des penseurs compulsifs a pour objet eux-mêmes ; que ces 99 % de pensée autocentrée consiste à imaginer des choses qui vont leur arriver puis à s’y préparer ; et que, bizarrement, s’ils cessent d’y penser, 100 % des choses auxquelles ils consacrent 99 % de leur pensée et de leur énergie pour les imaginer et se préparer aux contingences induites et à leurs conséquences ne sont jamais bonnes.Que (ce qui est à la fois un soulagement et une sorte de déception) les pénis noirs ont la même dimension que les pénis blancs, en moyenne.
Que les activités ennuyeuses deviennent beaucoup moins ennuyeuses, de façon perverse, si vous les faites avec application.
Que vous arrêtez d’être sensible ce que les autres pensent de vous quand vous prenez conscience du fait que, la plupart du temps, ils ne vous prêtent aucune attention.
Que la gentillesse pure, sans mélange, désintéressée, existe.

Comme la plupart des hommes corpulents, il s'est habitué très tôt au fait que sa place dans le monde est toute petite et son influence réelle sur les autres encore plus petite


«Quand j'étais soûl, je voulais être sobre et, quand j'étais sobre, je voulais me soûler. J'ai vécu comme ça pendant des années et je peux vous dire que c'est pas une vie, putain, c'est la mort dans la vie.»


Les classements vous aident à déterminer où vous en êtes, pas qui vous êtes. Mémorisez vos classements mensuels, puis oubliez-les. Voici comment : ne dites jamais à personne où vous en êtes.


le véritable adversaire, la frontière en déploiement, est le joueur lui-même. C'est toujours et seulement le moi, là sur le court, qu'on rencontre et affronte, avec qui on négocie cartes sur table. L'adversaire de l'autre côté du filet : ce n'est pas l'ennemi : c'est plutôt un partenaire dans la danse. Il est ce qu'on peut appeler un prétexte ou une occasion de rencontrer le moi. Et réciproquement. La racine de l'infinie beauté du tennis est l'autocompétition. Vous vous battez contre vos propres limites pour transcender le moi en imagination et en acte. Disparaissez dans le jeu : franchissez les limites : transcendez : progressez : gagnez. Voilà pourquoi le tennis est essentiellement une entreprise tragique : progresser pour devenir un junior sérieux et ambitieux. On cherche à vaincre et transcender les limites du moi, limites qui rendent le jeu possible. C'est tragique, triste, chaotique, magnifique.


Les gens étaient tellement semblables dans leurs particularismes domestiques que Gately en était presque gêné, comme s'il avait eu connaissance de certains éléments universels de la vie privée que personne n'eût dû savoir. Cette connaissance des particularismes universels lui inspirait plus mauvaise conscience que son appropriation des biens d'autrui.


Je consomme des bibliothèques. J'épuise les reliures et les CD-ROM. Je fais des trucs comme monter dans un taxi pour dire : "La bibliothèque, et vite." Mes intuitions en syntaxe et en mécanique sont meilleures que les vôtres, permettez-moi de vous le dire, sauf votre respect.


Je pourrais parler sans relâche si vous me laissiez faire. Parlons de n'importe quoi. Je crois que l'influence de Kierkegaard sur Camus est sous-estimée. Je crois que Dennis Gabor peut très bien avoir été l'Antéchrist. Je crois que Hobbes n'est que le reflet sombre de Rousseau.


Nous entrons dans une puberté spirituelle où nous découvrons que la grande horreur transcendante est la solitude, l'exclusion, le confinement à l'intérieur du moi.


L'injustice peut être un maître sévère mais inestimable.


Efforcez-vous de considérer l'injustice comme un enseignement.


Il n'y a que chez les A.A. de Boston qu'on peut entendre un immigré de cinquante ans parler avec lyrisme de la première selle non liquide de sa vie d'adulte.


Pourquoi les prostituées se mettent-elles toujours à faire les coquettes quand elles sont clean ? Ça doit être son ambition refoulée de bibliothécaire qui ressort.


Que certaines personnes ne vous aiment pas, quoi que vous fassiez. Que la plupart des citoyens adultes non toxicomanes ont déjà compris et accepté ce fait depuis longtemps.


Le courage est une peur qui a fait sa prière.


Aucun instant n'est insupportable pris séparément. Tiens, cette seconde-ci, par exemple : il vient de l'endurer. Ce qui est insoutenable, c'est l'idée de tous ces instants mis bout à bout, tous ces scintillements qui s'étendent devant lui à la file.


La possibilité d'un PPT

Par Emmanuel Quéré