C’est quoi l’idée ?
Celui qui lit, aura vécu 5000 ans ; la lecture est une immortalité en sens inverse ; la littérature et la vie c’est pareil. Le métier de planneur stratégique en agence de publicité consiste à connaître les gens ; à vivre d’autres vies que la sienne.
Je suis payé pour vendre des idées, souvent celles des autres, la forme étant le fond qui remonte à la surface elles doivent être bien troussées et présentées non pas comme une découverte mais comme la redécouverte de celles d’illustres individus avant nous.
Rien n’est de moi dans les lignes précédentes, lire sert à ça, à copier et à coller.
Avant, il faut collecter et c’est ce que je fais, chaque lundi à 13h45 dans cette newsletter ; pour mieux les retrouver au besoin.
Père ManQ, raconte-nous une histoire.
J’avais abandonné La Guerre et la Paix à la fin du tome 1, il y a une dizaine d’années.
Trop de personnages, trop de petits vices, trop de trajectoires de vie, trop de batailles un peu ennuyeuses.
En début d’année, mon ami Emmanuel Carrère - c’est une relation unilatérale - m’a dit : « J’aimerais tellement ne jamais avoir lu La Guerre et la Paix pour le relire une première fois ».
Je l’ai donc repris, avec la certitude qu’il n’y avait que deux tomes.
Sentiment étrange que celui de s’approcher de la fin avec la satisfaction d’en finir avec une grande œuvre et de découvrir, plus on tend vers la fin, que comme dans le paradoxe d’Achille et la tortue (expliqué plus bas), la fin s’éloigne…
Cette fois-ci, avant de partir, je me suis un peu mieux renseigné sur la destination.
La thèse du livre, est que les événements arrivent, non pas par la volonté de Grands Hommes (comme Napoléon) mais sous le poids de l’addition des trajectoires, des choix individuels d’une masse de millions d’hommes (et donc de desseins divergents).
Ce sont les battements non coordonnés d’un million d’ailes de papillons qui mènent à la prise de Moscou et non par le seul génie de Napoléon.
Tolstoï pense que la stratégie militaire n’a aucun sens, il est impossible de prédire l’issue d’une bataille théoriquement. Comme il faut prendre en compte les états d’âme et la santé des soldats, la météo, etc., de son armée et de celle d’en face (le Chaos) ; seule la tactique sur le terrain compte.
« Savez-vous ce que c’est que l’art militaire ? C’est le talent, à un moment donné, d’être plus fort que son ennemi ! »
Son point de vue sur l’histoire est aussi évident que dérangeant.
Tout est post-rationalisé. Les historiens ne pouvant pas décrire les millions de vies d’hommes qui ont mené à un fait, défaite ou victoire, en prennent un et le grandissent. C’est plus simple pour tout le monde.
« Les prétendus grands hommes ne sont que les étiquettes de l’Histoire : ils donnent leurs noms aux événements, sans même avoir, comme les étiquettes, le moindre lien avec le fait lui-même. Aucun des actes de leur soi-disant libre arbitre n’est un acte volontaire : il est lié à priori à la marche générale de l’histoire et de l’humanité, et sa place y est fixée à l’avance de toute éternité. »
« Tant qu’on écrira seulement l’histoire de personnages isolés, fût-ce celle de César, d’Alexandre, de Luther ou de Voltaire, et non l’histoire de tous les individus sans exception qui ont pris part à un événement, il ne sera pas possible d’expliquer les mouvements de l’humanité sans concevoir une force contraignant les hommes à tendre leur activité vers un but unique. Et les historiens n’en connaissent à cet égard qu’une seule, la puissance. »
La forme est au service du fond et quand on sait cela, on comprend pourquoi on suit autant de personnages, qu’on assiste à autant de tranches de vie, que l’on observe autant de points de vue différents d’une même bataille. Sachant cela, la lecture, d’abord fastidieuse, de ces accumulations de vies et de faits se fait de plus en plus fluide.
Je l’ai fini depuis plus d’un mois mais j’y repense chaque jour.
Idées remarquables et phrases choisies
« Dieu me la donne, gare à qui la touche, » dit-il. C’étaient les paroles que Bonaparte avaient prononcées en mettant la couronne sur sa tête.
« Si l’on ne se battait que pour ses convictions, il n’y aurait pas de guerre.
« On aime les gens en raison du bien qu’on leur fait et non du bien qu’ils nous font »… Vois-tu, mon ami, on ne vit pas, on dort quand on n’a pas un amour dans le cœur.
Ainsi que me le disait un jour notre chasseur d’ours : « Comment ne pas en avoir peur de l’ours ?… et, pourtant, quand on le voit, on ne craint plus qu’une chose : c’est qu’il ne vous échappe ! »
surtout l’obéissance, qui ne lui paraissait pas une vertu, mais un allégement et un bonheur, car rien ne pouvait lui être plus doux que de se décharger de sa volonté et de se soumettre.
Je ne connais que deux maux bien réels, le remords et la maladie ; il n’y a de bien que l’absence de ces maux : vivre pour soi et les éviter tous deux, voilà toute ma science.
il fut frappé de cette diversité infinie inhérente à l’esprit humain, qui fait qu’aucune vérité n’est jamais considérée sous le même aspect par deux personnes.
chacun, ayant peur de la vie, tâchait, comme ces soldats, de l’oublier, les uns avec l’ambition, la politique, le service de l’État, les autres avec les femmes, le jeu, le vin, les chevaux et la chasse : « Donc, concluait-il, rien n’est puéril, et rien n’est important !… tout revient au même.
si Napoléon ne s’était point offensé de ce qu’on exigeait de lui, si l’Angleterre et le duc dépossédé n’avaient pas intrigué, si l’Empereur Alexandre n’avait pas été profondément froissé, si la Russie n’avait pas été gouvernée par un pouvoir autocratique, si les raisons qui ont amené la révolution française, la dictature et l’Empire n’avaient point existé, il n’y aurait pas eu de guerre ; mais, de même aussi, qu’une de ces causes vînt à manquer, et rien de ce qui est arrivé n’aurait eu lieu !
C’est donc de leur ensemble, et non de l’une d’elles en particulier, que les événements ont été la conséquence fatale : ILS SE SONT ACCOMPLIS PARCE QU’ILS DEVAIENT S’ACCOMPLIR, et il arriva ainsi que des millions d’hommes, répudiant tout bon sens et tout sentiment humain, se mirent en marche de l’Ouest vers l’Est pour aller massacrer leurs semblables, comme, quelques siècles auparavant, des hordes innombrables s’étaient précipitées de l’Est vers l’Ouest, en tuant tout sur leur passage !


Le fatalisme est inévitable dans l’histoire si l’on veut en comprendre les manifestations illogiques, ou, du moins celles dont nous n’entrevoyons pas le sens et dont l’illogisme grandit à nos yeux, à mesure que nous nous efforçons de nous en rendre compte.
Tout homme vit pour soi, et jouit du libre arbitre nécessaire pour atteindre le but qu’il se propose. Il a, et il sent en lui la faculté de faire ou de ne pas faire telle ou telle chose, mais, du moment qu’elle est faite, elle ne lui appartient plus, et elle devient la propriété de l’histoire, où elle trouve, en dehors du hasard, la place qui lui est assignée à l’avance.
La vie de l’homme est double : l’une, c’est la vie intime, individuelle, d’autant plus indépendante que les intérêts en seront plus élevés et plus abstraits ; l’autre, c’est la vie générale, la vie dans la fourmilière humaine, qui l’entoure de ses lois et l’oblige à s’y soumettre. L’homme a beau avoir conscience de son existence personnelle, il est, quoi qu’il fasse, l’instrument inconscient du travail de l’histoire et de l’humanité.
Pourquoi une pomme tombe-t-elle quand elle est mûre ? Est-ce son poids qui l’entraîne ? Est-ce la queue du fruit qui meurt ?
Est-ce le soleil qui la dessèche ?
Est-ce le vent qui la détache, ou bien est-ce tout simplement que le gamin qui est au pied de l’arbre a une envie démesurée de la manger ?
Prise à part, aucune de ces raisons n’est la bonne. La chute de cette pomme est la résultante obligée de toutes les causes qui produisent l’acte le plus minime de la vie organique.
Par conséquent le botaniste qui attribuera la chute de ce fruit à la décomposition du tissu cellulaire aura tout aussi raison que l’enfant qui l’attribuera à son désir de la croquer à belles dents et à la réalisation de son désir.
Les prétendus grands hommes ne sont que les étiquettes de l’Histoire : ils donnent leurs noms aux événements, sans même avoir, comme les étiquettes, le moindre lien avec le fait lui-même.
Aucun des actes de leur soi-disant libre arbitre n’est un acte volontaire : il est lié à priori à la marche générale de l’histoire et de l’humanité, et sa place y est fixée à l’avance de toute éternité. En homme qui connaît le prix du temps, et qui ne daigne pas préparer ses discours, convaincu d’avance que ce qu’il dira sera toujours juste et bien dit
Un bon capitaine n’a besoin ni d’être un génie, ni de posséder des qualités extraordinaires : tout au contraire, les côtés les plus élevés et les plus nobles de l’homme, tels que l’amour, la poésie, la tendresse, le doute investigateur et philosophique, doivent le laisser complètement indifférent. Il doit être borné, convaincu de l’importance de sa besogne, ce qui est indispensable, car autrement il manquerait de patience, se tenir en dehors de toute affection, n’avoir aucune pitié, ne jamais réfléchir, ni se demander jamais où est le juste et l’injuste…, alors seulement il sera parfait.
Chaque être vivant, ayant sa constitution particulière, porte en lui sa maladie propre.« les questions épineuses ne se tranchaient point par la poudre, mais par ceux qui l’avaient inventée ».
« Savez-vous ce que c’est que l’art militaire ? C’est le talent, à un moment donné, d’être plus fort que son ennemi ! »
Qui ne connaît le sophisme des anciens qui consistait à dire qu’Achille ne saurait atteindre la tortue qu’il voit marcher devant lui, quoique sa marche soit dix fois plus rapide que celle de l’animal, car, chaque fois qu’Achille aura franchi la distance qui l’en sépare, celui-ci aura repris de l’avance en parcourant la dixième partie de cette même distance, et, lorsque Achille franchira la dixième, la tortue en franchira la centième, et ainsi de suite à l’infini.
Pour les anciens, c’était là un problème insoluble. Le non-sens de cette proposition provient de ce qu’on a admis des unités de mouvement avec arrêt, tandis que le mouvement d’Achille et de la tortue est continu.
Tant que l’homme redoute la mort, l’homme est un esclave… Celui qui ne la craint pas domine tout… Si la souffrance n’existait pas, l’homme ne connaîtrait pas de limites à sa volonté et ne se connaîtrait pas lui-même… » Le second était ce sentiment, essentiellement russe, de profond mépris pour les conventions factices de la vie, et pour tout ce qui constitue aux yeux de l’immense majorité les jouissances suprêmes de ce monde.
il avait compris que la richesse, le pouvoir, tout ce que les hommes chérissent d’ordinaire, n’a réellement de valeur qu’en raison de la satisfaction qu’on ressent à s’en débarrasser. « L’amour, qu’est-ce que l’amour ? se disait-il. L’amour est la négation de la mort, l’amour c’est la vie ; tout ce que je comprends, je ne le comprends que par l’amour. Tout est là !… L’amour c’est Dieu, et mourir c’est le retour d’une parcelle d’amour, qui est moi, à la source générale et éternelle. »
La corrélation des causes est incompréhensible pour l’esprit humain, mais le besoin de s’en rendre compte est inné dans le cœur de l’homme. Celui qui n’approfondit pas la raison d’être des événements s’empare de la première coïncidence qui le frappe pour s’écrier : « Voilà la cause ! ».
l’abondance des biens de ce monde diminue le plaisir qu’on éprouve à s’en servir, et qu’une trop grande liberté dans le choix des occupations, provenant de son éducation, de sa richesse et de sa position sociale, rendait ce choix compliqué, difficile et souvent même inutile.
l’homme est créé pour le bonheur, que ce bonheur est en lui, dans la satisfaction des exigences quotidiennes de l’existence, et que le malheur est le résultat fatal, non du besoin, mais de l’abondance.
Lorsqu’un homme voit mourir un animal quelconque, il est pris d’un sentiment involontaire de terreur, car il assiste à l’anéantissement d’une fraction de cette nature animale à laquelle il appartient ; mais, lorsqu’il s’agit d’un être aimé, on ressent, en dehors de la terreur causée par le spectacle de la destruction, un déchirement intérieur, et cette blessure de l’âme tue ou se cicatrise, comme une blessure ordinaire ; mais elle reste toujours sensible, et frissonne au moindre attouchement.
Admettre que la vie de l’humanité puisse être dirigée par la raison, c’est nier toute possibilité de vie.
« Le HASARD a créé telle situation : le GÉNIE s’en est servi », dit l’histoire. Mais qu’est-ce que le HASARD ? Qu’est-ce que le GÉNIE ?
Les mots HASARD et GÉNIE ne signifient rien qui soit réellement existant, aussi ne peuvent-ils être définis. Ces mots ne désignent qu’un degré déterminé dans la compréhension des phénomènes ; je ne sais pas pourquoi tel ou tel phénomène se produit ; je pense que je ne peux pas le savoir ; par suite, je ne veux pas le savoir et je dis : HASARD. Je vois une force produisant un effet hors de proportion avec les capacités communes des hommes ; je ne comprends pas pourquoi cela se produit et je dis : GÉNIE.
Pour le troupeau, le mouton que chaque soir le berger mène dans un enclos spécial afin d’être nourri à part, et qui devient deux fois plus gros que les autres, doit paraître un génie. Et le fait que chaque soir ce soit toujours le même mouton qui, au lieu d’entrer dans la bergerie, passe dans un enclos spécial pour recevoir sa ration d’avoine, le fait que ce soit celui-là précisément qui, une fois gras à lard, est tué pour sa viande, ce fait doit apparaître comme une étonnante conjonction du génie et de toute une série de hasards extraordinaires.
Mais il suffit aux moutons de cesser de penser que ce qui leur arrive provient de ce qu’ils ont à atteindre des buts dévolus à la gent moutonnière ; il leur suffit d’admettre que tout ceci peut avoir un but qui leur est inconnu et aussitôt ils verront unité et suite logique dans ce qui arrive à l’un des leurs mis à l’engrais. S’ils ne savent pas dans quel but le mouton a été engraissé, ils sauront au moins que tout ce qui lui est arrivé ne s’est pas produit sans raison, et ils n’auront plus désormais besoin de recourir au HASARD ou au GÉNIE.
L’histoire ressemble à un sourd qui répondrait à des questions que personne ne lui pose. Tant qu’on écrira seulement l’histoire de personnages isolés, fût-ce celle de César, d’Alexandre, de Luther ou de Voltaire, et non l’histoire de tous les individus sans exception qui ont pris part à un événement, il ne sera pas possible d’expliquer les mouvements de l’humanité sans concevoir une force contraignant les hommes à tendre leur activité vers un but unique. Et les historiens n’en connaissent à cet égard qu’une seule, la puissance.
