Planneur Romantique #104

La possibilité d'un PPT :  Antonio Muñoz Molina. Dans la grande nuit des temps

La possibilité d'un PPT
5 min ⋅ 13/04/2026

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Père ManQ, raconte-nous une histoire.

Il y a des livres dont on se dit : mais comment ça se fait que je n’en ai jamais entendu parler ?
Antonio Muñoz Molina appartient clairement à cette catégorie un peu fantasmatique des « potentiels prix Nobel ». De ceux qui, dans un relatif anonymat, réussissent pourtant à capter l’âme d’un pays, à un moment charnière de son histoire.

Ici, celle de l’Espagne à la veille de la guerre civile de 1936 (une guerre peu connue de moi, faut avouer qu’elle est noyée dans un marché fortement concurrentiel).

Au centre, un personnage : Ignacio Abel. Un homme - mort vivant - banal, parfois médiocre, souvent agaçant. Un architecte pris dans une époque qui le dépasse, acteur malgré lui d’une mutation sociale, politique et morale qu’il subit même s’il la comprend, contraint de fuir un pays et une vie qu’il n’aime pas vraiment. 

Cette équation, d’autres l’ont travaillée : Pamuk, Modiano, Coetzee…  Toujours avec cette même ambition : faire émerger l’universel à partir de trajectoires profondément situées. (Le secret du Nobel)

C’est précisément ce qui surprend et qui a valeur d’avertissement : à quel point je me suis reconnu dans cet homme aigri, qui quitte son pays qu’il méprise, sa famille, pour aller construire une bibliothèque aux États-Unis, dans une ambiance Bauhaus, et rejoindre sa maîtresse.

Sur le papier, rien ne me ressemble (juré, je ne suis pas architecte). Et pourtant, Abel est un frère. 

C’est sans doute ça, la grande littérature : cette capacité à créer des ponts là où il ne devrait pas y en avoir.

Bon, après, ça fait plus de 1 000 pages, c’est dense, exigeant, ça se répète et c’est un peu long. Et bizarrement, je suis infoutu de me souvenir précisément du nom du bouquin.

Autre frère mais moins nobélisable mais probablement plus riche, j’ai lu avec intérêt l’interview de Guillaume Pannaud (TBWA) - influencia - dans laquelle il parle de son rapport à la littérature et de la manière dont elle nourrit son travail au quotidien. Et là aussi, ça résonne pas mal avec l’objet de cette newsletter. 

Considérations et phrases remarquables.

Le temps s’éloigne très vite dans le passé.

Rien n’est plus comme avant et il est vain de penser qu’après le bouleversement la vie reprendra son cours.

À un pas de l’irruption de cet avenir qui bouleversera tout, il n’a pas l’intuition de sa proximité,

Si personne ne vous reconnaît et si personne ne vous nomme, on cesse peu à peu d’exister.

Il sait maintenant que l’identité personnelle est une tour trop fragile pour tenir debout toute seule, sans témoins proches qui l’attestent ni regards qui l’identifient. 

Ses souvenirs les plus chers sont aussi lointains que s’ils appartenaient à un autre homme.

L’architecture est un effort de l’imagination, voir ce qui n’existe pas encore avec plus de netteté que ce qu’on a sous les yeux, qui est caduc, qui n’a perduré que grâce à l’obstination minérale des choses, comme perdurent la religion et la malaria, ou l’orgueil des puissants, ou la misère de ceux qu’on a dépouillés de tout.

ce Madrid qu’il aimait tant et où il s’aventurait de moins en moins, avec le déplaisir d’un homme qui déjà n’est plus jeune et pour qui le moindre changement commence presque à ressembler à une vexation personnelle.

Jamais il n’avait su participer à l’enthousiasme public sans s’observer de l’extérieur.

Quant à sa propre intégrité, quel mérite en avait-il alors qu’elle n’avait été mise à l’épreuve par aucune tentation.

Le succès favorisait ou excusait la perte de mémoire

Mais les faveurs que l’on accorde le moins sont celles qui ne nous coûteraient presque rien : le dénuement trop visible provoque le rejet ; la véhémence d’une requête est l’assurance qu’elle ne sera pas suivie d’effet.

les objets que tout le monde utilise chaque jour et auxquels personne ne fait attention parce que leur invisibilité, disait-il, donnait la mesure de leur efficacité,

Une grotte naturelle ou le haut d’un arbre peuvent suggérer l’idée du toit, de la colonne. Mais quel est le processus mental qui a donné lieu pour la première fois à la conception d’un escalier ?

c’était à partir des procédés qu’il fallait apprendre, pas de leurs résultats ; la syntaxe d’une langue et pas seulement des mots isolés

Son talent et son ambition, il les avait mis dans son métier. Il avait été le spectateur distrait de sa propre vie, comme on délègue à d’autres les détails subalternes d’une entreprise complexe.

On changeait les mots dans l’espoir que cesseraient d’exister les faits que ces mots ne décrivaient plus.

Il pensait parfois que ses accès de fureur avaient plus à voir avec l’esthétique qu’avec l’éthique, avec la laideur qu’avec l’injustice.

Ce que la vie réelle opposait aux désirs et aux projets n’était pas seulement de déplaisantes limitations, c’était aussi des possibilités que personne n’avait anticipées, les dons du hasard et de l’imprévu.

Et si l’accomplissement de ce qu’il avait désiré sans espoir quand il était jeune provoquait en lui un fond de déception et d’abattement que les années accentuaient, ce qu’il avait eu de meilleur était la conséquence de l’inattendu

Comme pour les matériaux de construction, il doit exister pour la mémoire des niveaux ou des indices de résistance qu’il devrait être possible de calculer.

Il était fasciné de découvrir que pour des yeux et des oreilles attentifs il n’y avait pas de véritable obscurité ni de véritable silence.

Les événements sont toujours sur le point de ne pas survenir, ou de survenir autrement ; ils s’approchent très lentement ou très vite de leur accomplissement, ou s’éloignent et deviennent impossibles, mais il y a un instant, un seul, où ils ne sont pas encore irrémédiables, où ce qui va être perdu pour toujours peut encore être sauvé, où l’on peut arrêter l’irruption du malheur, l’avènement de l’apocalypse.

à l’angoisse de l’orage imminent qui n’éclate pas et rend l’air d’instant en instant plus irrespirable, est préférable son explosion torrentielle.

par mesquinerie, par distraction, par paresse, on ne parvient pas à faire pour celui qui en a désespérément besoin ce qui ne vous coûterait aucun effort.

Il découvrait que le mensonge était un emprunt dont les intérêts usuraires s’accumulaient très vite : de nouveaux mensonges faisaient grimper le montant des échéances à un niveau toujours plus élevé et le mettaient à la merci de créanciers de plus en plus impatients.

Il a toujours été en partance, et pas seulement maintenant qu’il voyage depuis trois semaines ; pendant il ne sait combien d’années, il a été comme un invité dans sa propre vie, ce personnage dans un tableau qui est le seul du groupe à détourner les yeux de ce qui attire l’attention des autres pour regarder vers le spectateur comme s’il voulait lui dire : moi, je ne suis pas un de ceux-là.

presque personne ne sait voir ce que montre véritablement une photographie.

Mais ce qu’on a le plus désiré finit au bout de peu de temps par se transformer en un fardeau : le piège que l’on construit soi-même à force de volonté et dans lequel on reste pris. L’angoisse, brièvement apaisée par l’accomplissement de ce qui semblait l’avoir provoquée, ressuscitait comme le virus d’une maladie qui doit muter pour rester efficace dans un milieu différent. Un homme qui avait devant lui une telle abondance de possibilités verrait forcément, quelque voie qu’il ait choisie, son esprit miné par la conscience de celles qu’il avait écartées. Il avait toujours besoin de désirer quelque chose : son enthousiasme et sa déception suivaient vite des chemins parallèles.

Les guerres, comme les malheurs, n’arrivent qu’aux autres ; les guerres se trouvent dans les livres d’histoire et dans les pages internationales des journaux, pas dans la rue où l’on descend chaque matin

Tu pars au loin et cela ne sert à rien, tu uses tes semelles à parcourir des villes, tu passes une semaine enfermé avec le mal de mer dans une étroite cabine d’un bateau qui traverse l’Atlantique, et c’est comme si tu t’exténuais à marcher dans le tunnel circulaire d’une baraque foraine, le tunnel du rire, et jamais tu ne parviens à bouger d’où tu es.

La qualité des dents facilite le rire.

Comme il est difficile le premier pas dans la conception de ce qui est encore inexistant

Le monde me semble être une production théâtrale très coûteuse, montée exclusivement pour que je la regarde.

Les responsabilités matérielles rigoureuses de celui qui doit gagner sa vie ne lui permettent pas de poursuivre indéfiniment le mirage d’une vocation qui ne parvient pas à se cristalliser dans quoi que ce soit.

Rien ne disparaît plus rapidement que l’intimité physique.

La vérité vue de près est quelque chose de très laid.

Ce que chacun d’eux ne reconnaît pas en l’autre est la réalité qu’il n’a pas vue lorsqu’il l’avait presque quotidiennement sous les yeux, et non pas les changements survenus durant l’absence.

désormais nous avons appris qu’il y a des choses qui nous arrivent pour la dernière fois, qu’il n’y a pas d’au revoir occasionnel qui ne puisse être définitif.

Il y avait une chose que son métier lui avait apprise : il faut longtemps pour qu’un bâtiment finisse par être achevé, parce que les choses grandissent avec une lenteur organique, quels que soient les efforts qu’on y consacre ; mais l’instantanéité de la destruction est éblouissante : le jet d’essence et la flamme qui monte et dévore tout, le coup de feu qui abat un homme fort comme un arbre.

le sens commun était la plus discréditée des utopies.

La possibilité d'un PPT

Par Emmanuel Quéré