Planneur Romantique #97

La possibilité d'un PPT : Les Bienveillantes - Jonathan Littell

La possibilité d'un PPT
5 min ⋅ 05/01/2026

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Père ManQ, raconte-nous une histoire.

Les Bienveillantes est sans doute la proposition littéraire la plus ambitieuse des vingt-cinq dernières années.

Un objet philosophique qui, en nous y projetant, met à l’épreuve la banalité du mal d’Hannah Arendt.
Un objet historique inédit sur la Seconde Guerre mondiale, dont le travail documentaire a permis de combler de véritables angles morts.
Un objet radical, enfin, qui adopte pour la première fois le point de vue du bourreau pour observer le fonctionnement humain, dépouillé de toute consolation morale.

Érudit, jamais complaisant, souvent malaisant, mais écrit avec une limpidité qui rappelle Emmanuel Carrère.
D’autant plus remarquable qu’il s’agit du premier roman d’un Américain (à qui l’on avait déjà refusé deux fois la nationalité française) écrit directement en français.

À œuvre radicalement lucide, insights brutalement honnêtes.

Les gens ne cherchent pas le sens. Ils cherchent surtout à ne pas trop penser.

« Peu étonnant que les hommes aient inventé le travail, l’alcool, les bavardages stériles. »

L’humain est capable de tout dès lors que l’acte est découpé, rationalisé, normalisé.

« Pour nous, c’était une autre sale journée de travail ; pour eux, la fin de tout. »

La morale est un luxe contextuel. Les gens ne sont pas bons par nature : ils sont bien situés dans le temps et l’espace.

Si vous êtes né dans un pays ou à une époque où non seulement personne ne vient tuer votre femme, vos enfants, mais où personne ne vient vous demander de tuer les femmes et les enfants des autres, bénissez Dieu et allez en paix.

La lucidité épuise.

« Vivre demandait une attention soutenue aux choses, qui m’épuisait. »

Ce qui hante les individus ce n’est pas ce qu’ils ont perdu, mais ce qu’ils ne sont jamais devenus.

« — Qu’est-ce que tu veux, Max ?
— Je veux que tout soit comme avant.
— C’est impossible.
— Avant, ça n’a jamais existé. »

A la guerre on ne perd pas uniquement le droit de vivre mais aussi celui de ne pas tuer.

Les philosophes politiques ont souvent fait remarquer qu'en temps de guerre le citoyen, mâle du moins, perd un de ses droits les plus élémentaires, celui de vivre, et cela depuis la Révolution française et l'invention de la conscription, principe maintenant universellement admis ou presque. Mais ils ont rarement noté que ce citoyen perd en même temps un autre droit, tout aussi élémentaire et pour lui peut-être encore plus vital, en ce qui concerne l'idée qu'il se fait de lui-même en tant qu'homme civilisé : le droit de ne pas tuer.

Considérations et phrases remarquables.

Longtemps, on rampe sur cette terre comme une chenille, dans l'attente du papillon splendide et diaphane que l'on porte en soi. Et puis le temps passe, la nymphose ne vient pas, on reste larve, constat affligeant, qu'en faire ? Le suicide, bien entendu, reste une option.

Vous venez d'avoir une pensée humaine. Mais c'est bien rare.

Or si l'on suspend le travail, les activités banales, l'agitation de tous les jours, pour se donner avec sérieux à une pensée, il en va tout autrement. Bientôt les choses remontent, en vagues lourdes et noires. Peu étonnant alors que les hommes aient inventé le travail, l'alcool, les bavardages stériles.

J'espère un jour parvenir à l'état de grâce et de n'incliner à rien, si ce n'est de n'incliner à rien.

La pensée de la mort est plus proche de moi que la veine de mon cou, comme le dit cette si belle phrase du Coran.

Comme le disait si bien Sophocle: Ce que tu dois préférer à tout, c'est de ne pas être né. Schopenhauer d'ailleurs écrivait sensiblement la même chose : Ce serait mieux s'il n'y avait rien.

Les philosophes politiques ont souvent fait remarquer qu'en temps de guerre le citoyen, mâle du moins, perd un de ses droits les plus élémentaires, celui de vivre, et cela depuis la Révolution française et l'invention de la conscription, principe maintenant universellement admis ou presque. Mais ils ont rarement noté que ce citoyen perd en même temps un autre droit, tout aussi élémentaire et pour lui peut-être encore plus vital, en ce qui concerne l'idée qu'il se fait de lui-même en tant qu'homme civilisé : le droit de ne pas tuer.

Si vous êtes né dans un pays ou à une époque où non seulement personne ne vient tuer votre femme, vos enfants, mais où personne ne vient vous demander de tuer les femmes et les enfants des autres, bénissez Dieu et allez en paix.

C'était cela que je ne parvenais pas à saisir: la béance, l'inadéquation absolue entre la facilité avec laquelle on peut tuer et la grande difficulté qu'il doit y avoir à mourir. Pour nous, c'était une autre sale journée de travail; pour eux, la fin de tout.

Mourants, nous sommes peut-être déjà morts, mais nous ne mourons jamais, ce moment-là n'arrive jamais, ou plutôt il n'en finit jamais d'arriver, le voilà, il arrive, et puis il arrive encore, et puis il est déjà passé, sans être jamais arrivé.

La peine me rend machine…

Rien de tel que l'insuccès pour aiguiser les esprits.

comme tous les poètes, d'abord ils le tuent, ensuite ils le vénèrent.

Voyez-vous, il y a à mon sens trois attitudes possibles devant cette vie absurde. D'abord l'attitude de la masse, hoïpolloï, qui refuse simplement de voir que la vie est une blague. Ceux-là n'en rient pas, mais travaillent, accumulent, mastiquent, défèquent, forniquent, se reproduisent, vieillissent et meurent comme des bœufs attelés à la charrue, idiots comme ils ont vécu. C'est la grande majorité. Ensuite, il y a ceux, comme moi, qui savent que la vie est une blague et qui ont le courage d'en rire, à la manière des taoïstes ou de votre Juif. Enfin, il y a ceux, et c'est si mon diagnostic est exact votre cas, qui savent que la vie est une blague, mais qui en souffrent.

Le sang transmet une propension aux maladies cardiaques; s'il transmet aussi une propension à la trahison, personne n'a jamais pu le prouver.

«Connaissez-vous l'écrivain français Stendhal? Alors, vous aurez certainement lu cette phrase: Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme. C'est la seule chose qui ne s'achète pas-»

Je lui citais Joseph de Maistre: Qu'est-ce qu'une bataille perdue? C'est une bataille qu'on croit avoir perdue.

Heureux d'être vivant? Cela me semblait aussi incongru que d'être né.

Vivre demandait une attention soutenue aux choses, qui m'épuisait

Mais là justement se situait le problème: à m'observer ainsi, en permanence, avec ce regard extérieur, cette caméra critique, comment pouvais-je prononcer la moindre parole vraie, faire le moindre geste vrai? Tout ce que je faisais devenait un spectacle pour moi-même; ma réflexion elle-même n'était qu'une autre façon de me mirer, pauvre Narcisse qui faisais continuellement le beau pour moi-même, mais qui n'en étais pas dupe.

«Qu'est-ce que tu veux, Max?» 

«Je veux que tout soit comme avant»,

«C'est impossible».

«Déjà avant ce n'était pas comme avant. Avant, ça n'a jamais existé».

Malheureusement il a été tué il y a un mois. À Hambourg, lors d'un bombardement anglais. Il ne s'est pas mis à l'abri à temps et il a reçu un pot de fleurs sur la tête. Des bégonias, je crois. Ou des tulipes.

Rester vivant, ça se mérite».

Il ne faisait pas de fautes, mais ne semblait pas comprendre que cela ne suffisait pas.

Être libre, c'est être un vassal, comme dit le vieux proverbe allemand». 

La nécessité, les Grecs le savaient déjà, est une déesse non seulement aveugle, mais cruelle.

«L'homme vit dans sa langue».

L'appartement était sombre, avec cette odeur musquée et renfermée des appartements de vieux. Je m'étais toujours demandé d'où venait cette odeur. Est-ce que moi aussi, je sentirais ainsi, si jamais je vivais assez longtemps? Curieuse idée. Aujourd'hui, en tout cas, je ne sens rien; mais on ne sent jamais sa propre odeur,

une puissance est une puissance, elle ne le devient pas par hasard, et ne le reste pas non plus. Les Monégasques, ou les Luxembourgeois, peuvent s'offrir le luxe d'une certaine droiture politique; c'est un peu différent pour les Anglais.

il en savait assez pour savoir qu'il valait mieux ne pas en savoir plus.

Comme l'a si bien énoncé mon camarade Eichmann, à Jérusalem, avec toute la simplicité directe des hommes simples «Les regrets, c'est bon pour les enfants».

les insultes que les gens préfèrent, qui leur viennent le plus spontanément aux lèvres, révèlent en fin de compte souvent leurs propres défauts cachés, car ils haïssent naturellement ce à quoi ils ressemblent le plus.

je n'ai jamais accepté que les choses soient comme elles sont, si fausses et mauvaises, tout au plus ai-je enfin reconnu mon impuissance à les modifier.



La possibilité d'un PPT

Par Emmanuel Quéré