“Moquez-vous de la publicité si vous voulez, mais sachez qu'avant de devenir un truc que vous honnissez, un mec comme moi a glissé dans un PPT une phrase de l'un de vos auteurs préférés.”
Comme beaucoup, j’ai pas mal lu de Jean Giono entre 2022 et 2023.
Pour la raison évidente, que j’ai tout de même dû expliquer à ma libraire qui s’étonnait du nombre anormalement élevé de Giono qu’elle vendait sur le moment, que Nicolas Mathieu l’avait encensé sur Instagram. La puissance de “l’influence marketing”, qui profite même à ceux qui n’ont rien demandé - ou pire rien payé -, apparait par cet exemple : sans limite. Si ça peut vendre du Giono à l’insu de la libraire, ça peut tout vendre.
Certains avancent qu’en tant que dernier des “stylistes” français, il n’y a plus rien qui vaille vraiment la peine d’être lu après lui. Qu’il faudrait donc le garder pour l’âge avancé de 40 ans.
Une de mes tantes me confia par ailleurs qu’après en avoir “mangé toute sa scolarité” elle se contentait dorénavant de Musso ou de Levy. Stay safe.
C’est vrai que c’est très bien écrit (allons même jusqu’à oser “Insighté” ; dans le sens où l’entend mon ami de la Gen Z, Jules, quand il se lance dans un discours de vente suffisamment élaboré pour convaincre un client d’acheter un “micro-trottoir TikTok” ; peut-être est-ce-là davantage un moyen d’abdiquer) et qu’en stylisant habilement le langage il nous faire voir certaines choses bien connues avec une paire d’yeux neuve.
Avant de passer aux phrases bien troussées pour vos PPT, et en ce début d’année de tous les dangers, j’ai envie de vous faire profiter des leçons de prudence, des sages considérations de Baltasar Gracían ; une par newsletter, ce qui m’oblige à en faire 299 de plus.
Les gens ne changent guère en cinq cents ans. Il en faut bien plus que ça pour amener des modifications importantes dans la façon de jouir, c'est-à-dire dans la façon de vivre. Les passions sont toujours les mêmes. L'expérience prouve qu'il faut plus de temps pour changer le cœur de l'homme qu'il n'en a fallu pour transformer ses deux pattes de devant en bras.
Le complexe d'Icare, c'est bien beau mais, même après un atterrissage parfait, on n'a pas prouvé grand-chose. Curieux comme on veut toujours pousser l'aventure humaine dans des chemins numérotés de mêtre en mètre où chaque pas peut être ainsi porté à un crédit. Alors que dans la malédiction: « Tu feras ton chemin sur ton ventre et tu mangeras de la terre », il y a des ressources illimitées. A mon avis, il faut plus de courage (et du plus beau) pour être maçon pendant cinquante ans que pour organiser et parfaire une expédition à l'Himalaya. Et du courage plus probant.
J'ai été des milliers de fois heureux dans ma vie; pour l'être encore et de façon nouvelle (puisque depuis j'ai changé) il me suffit de retrouver l'harmonie qui a déjà provoqué une fois le bonheur. La plus belle architecture, la plus belle peinture, la plus belle musique, la plus belle poésie peut m'y aider, bien entendu, mais elle peut aussi être impuissante à le faire et même me gêner. Mon bonheur n'est pas automatiquement créé par la beauté. Rien ne le crée d'ailleurs, mais tout peut le provoquer
Il me faut des paysages où je ne puisse pas craindre l'intrusion du marchand de frites. De là, une certaine répugnance pour les meetings, qu'ils soient destinés à faire avancer le bonheur des peuples, la culture ou l'érotisme. Si nous sommes trois à jouir d'un spectacle admirable, j'ai besoin que les deux autres soient mes amis.
Depuis la sortie du paradis terrestre on ferait danser un âne sur un fil de fer avec l'appât du bonheur. Le plus beau, c'est qu'il suffit de le promettre, et il n'y a aucune différence entre celui promis par l'Église et celui promis par les matérialistes.
Depuis la sortie du paradis terrestre on ferait danser un âne sur un fil de fer avec l'appât du bonheur. Le plus beau, c'est qu'il suffit de le promettre, et il n'y a aucune différence entre celui promis par l'Église et celui promis par les matérialistes.
Je me suis efforcé de décrire le monde, non pas comme il est mais comme il est quand je m'y ajoute, ce qui, évidemment, ne le simplifie pas.
La leçon de Baltasar Gracian
Tout est maintenant au point de sa perfection, et l'habile homme au plus haut.
Il faut aujourd'hui plus de conditions pour faire un sage, qu'il n'en fallut anciennement pour en faire sept; et il faut en ce temps-ci plus d'habileté pour traiter avec un seul homme, qu'il n'en fallait autrefois pour traiter avec tout un peuple.
