Kessel

Planneur Romantique #43

La possibilité d'un PPT : Les Furtifs, Alain Damasio

La possibilité d'un PPT
4 min ⋅ 15/07/2024

C’est quoi l’idée ?

Celui qui lit, aura vécu 5000 ans ; la lecture est une immortalité en sens inverse ; la littérature et la vie c’est pareil. Le métier de planneur stratégique en agence de publicité consiste à connaître les gens ; à vivre d’autres vies que la sienne.

Je suis payé pour vendre des idées, souvent celles des autres, la forme étant le fond qui remonte à la surface elles doivent être bien troussées et présentées non pas comme une découverte mais comme la redécouverte de celles d’illustres individus avant nous.

Rien n’est de moi dans les lignes précédentes, lire sert à ça, à copier et à coller.
Avant, il faut collecter et c’est ce que je fais, chaque lundi à 13h45 dans cette newsletter ; pour mieux les retrouver au besoin.


Père ManQ, raconte-nous une histoire.

Je crois que Damasio vient du monde du jeu vidéo et ça se voit.
Il est très fort pour créer un univers, un “lore”. J’ai récemment appris ce mot qui vient de “folklore”.
Il y a toujours une bonne idée de quête au début, quelques considérations métaphysiques et sociologiques pas idiotes et il a une capacité à inventer des concepts, néologismes et autres oxymores à faire envier tous les planners de Paris. On aime bien les oxymores ; la bouse de dernière minute du planner.

Le problème c’est qu’un jeu-vidéo c’est 10% d’histoire et 90% de “jeu”.
Et dans un livre, les bagarres, les poursuites, les scènes de cul, les phases de plateformes (il y a une grosse partie sur le parkour, on sent qu’il s’est amusé à mater des heures de vidéo Youtube) ben ça marche moins bien.

Il y a un autre truc plus gênant que je mets aussi sur le dos du jeu-vidéo (même si c’est rigolo) c’est le bestiaire de personnages.
Même dans les pires présentations de “personae” de cibles marketing, je n’ai jamais vu dix fois moins stéréotypés.
Le militaire du Mossad bourrin PTSD, la soldate idéaliste à l’oreille d’or, le mec qui fait du parkour et qui s’exprime dans un verlan des années 90, la prof d’ultra gauche, le vieux anar (Michéa?) qui vit dans un château d’eau en lisant du Deleuze, les gourous indonésiens qui peuplent les temples corréziens...

Forcément quand tes personnages sont si artificiels, les relations interpersonnelles entre eux ne peuvent être que factices.

Je parle là des Furtifs mais la Horde du Contrevent a exactement la même structure et les mêmes problèmes.
Si j’ai re-signé pour celui-ci malgré mon expérience précédente décevante c’est parce que je l’ai trouvé plutôt sympa dans la dernière édition du podcast Le Code a changé.

Malgré ça, il y a plein de bonnes idées à piocher. Des marques qui achètent des villes, des espaces de cloud dans la rue brandés etc.


Servez-vous.



Idées remarquables et phrases choisies

« La technique est l’ensemble de ce qu’il faut savoir pour échapper à la technique.

 

Avec cet esprit clairvoyant, qu’il a, et qui est d’abord une disposition, très pure, à être affecté par ce qui n’est pas lui. Ce que j’appelle l’exoïsme : le contraire de l’égoïsme.

 

C’est même devenu courant chez les nouveaux réacs, les croisés du mouvement Infidèle Zéro.

 

Ŀe site Coerrance pour ceux qui veulent co-errer ensemble dans

 

Une ville dite « libérée » est une ville soustraite à la gestion publique et intégralement détenue et gérée par une entreprise privée. Son maire est nommé par les actionnaires, à la majorité simple des parts. En août 2030, la ville de vos parents, qui s’appelait Orange, a donc été rachetée par la multinationale du même nom, pour un prix dérisoire.

 

Ŀe cload, accordons-leur ça, est la belle idée urbaine d’Orange : placer, au beau milieu du brouhaha publicitaire, des petits nuages poétiques de téléchargement à la volée qui délivrent des bulles de silence, des sons rares, des poèmes et des haïkus, bref, quelque chose de gratuit, sans message et qui ne vend rien. « Ils rebootent juste ton cortex blindé de pubs, noob, pour le rendre à nouveau disponible la minute d’après. Effet ardoise magique. Ŀe cload est un outil de gestion intelligente de l’attention. C’est tout ! Tension & Détente. Avertir>Divertir>Convertir. Dans cet ordre. »

 

Sous mon nom, il y a une citation de Deleuze qui fait le tour de la tasse et qui dit : N’interprétez jamais, expérimentez. Comment savent-ils que je lis Deleuze ? Personne ne se le demande plus. Ŀes gens adorent ça au contraire : on s’adresse enfin à eux. Ils sont seuls, ils sont divorcés, ils ne voient plus leurs gosses, leur patron les ignore et leurs collègues les zappent, leur maire fait du business mais quelqu’un, quelque part, les écoute.

 

Un café qui, comme la plupart, depuis que la ville avait été privatisée, n’était plus du tout un lieu de braillades, de petits vieux, d’échanges ou de cuites complices mais un ersatz de bureau pour travailleurs auto-entrepris. Un fiflow comme ils disaient : « Free Office For Liberal Open Workers ».

 

Elle me rappelait cette intuition de Deleuze, que je lui avais répétée cinquante fois : que le charme était la vie du visage, était l’effet d’un visage qui vit.

 

La mort est un face-à-face. Un face-à-face avec un trou.

 

On peut couper en deux un arbre qui a fait repousser ses bourgeons et ses feuilles deux cent cinquante printemps de suite avec une tronçonneuse à essence et en huit minutes.
Qu’est-ce que ça prouve de nous ? Qu’on sait stopper le mouvement ? Qu’à défaut d’être vivants, nous voudrions nous prouver qu’on sait donner la mort ?

 

Papa ! C’est fou la force de ce mot. C’est un coup de feu à bout portant avec une balle d’amour dans la bouche. Ça te dit que tu existes comme tu n’as jamais existé pour personne. C’est un appel qui happe le présent pur, il t’avale. Il t’oblige à être ici : ici même, hic. Tu ne sais pas ne pas y répondre, parce que voilà : tu es là, elle est là et son appel jette une passerelle vers toi que tu n’empruntes même pas : elle te traverse de part en part, elle te crée deux bras en plus, des jambes en mieux, un visage et une voix doubles. Un nous. Papa. C’est le premier mot qui sort un jour des lèvres de ton bébé et qui veut dire « lié ». Deux. Fondu ensemble. Plus jamais seuls. L’unique mot absolument plein de la langue.

 

Dès l’énoncé de la destination, l’habitacle se remplit de réclames ciblées. Ils appelaient ça la prépub. Au retour, ce serait la postpub, toujours autour de l’Armée.

 

Ici, c’est TongTown, la godasse fermée, tu oublies !

 

Kala dit que la conception d’un temps cyclique… que tout ce que les hommes font pour qu’il soit cyclique… avec nos anniversaires, nos commémorations, nos horloges rondes, nos jours qui reviennent, nos années… Tout ça n’est qu’un effort prodigieux pour… pour ne pas laisser le temps passer… Pour essayer qu’il ne s’en aille pas… — Le retenir ? — Le balian lui répond que… oui… Que c’est aussi l’essence de la musique et de la poésie… Que le rythme et la rime ont été inventés pour tenir et retenir le temps… pour le ramener. Et donc pour qu’une mémoire des moments devienne possible… Sans cette mémoire… aucun homme, animal, plante n’a de chance d’acquérir, d’accumuler un savoir… d’apprendre à se construire… et donc de survivre.

 

« On défend bien que ce qu’on a construit ensemble. »

 

La meilleure des technos, c’est la techno qui disparaît. « Tout se contente de fonctionner », voilà.

 

Un réseau social est un tissu de solitudes reliées. Pas une communauté.

 

Nous sommes si statiques – sous notre prétendue vivacité intellectuelle ! Si sédentaires derrière notre vanité de philosophes censément aptes, comme l’intimait Gilles Deleuze, à mettre « de la vie dans la pensée », que nous n’arrivions pas à comprendre

 

« Un enfant dans le noir, saisi par la peur, se rassure en chantonnant. Il marche, s’arrête au gré de sa chanson. Perdu, il s’abrite comme il peut, ou s’oriente tant bien que mal avec sa petite chanson. Celle-ci est comme l’esquisse d’un centre stable et calme, stabilisant et calmant, au sein du chaos. Il se peut que l’enfant saute en même temps qu’il chante, il accélère ou ralentit son allure ; mais c’est déjà la chanson qui est elle-même un saut. »

La possibilité d'un PPT

Par Emmanuel Quéré