Kessel

Planneur Romantique #41

La possibilité d'un PPT : Hyperion, Dan Simmons.

La possibilité d'un PPT
5 min ⋅ 01/07/2024

C’est quoi l’idée ?

Celui qui lit, aura vécu 5000 ans ; la lecture est une immortalité en sens inverse ; la littérature et la vie c’est pareil. Le métier de planneur stratégique en agence de publicité consiste à connaître les gens ; à vivre d’autres vies que la sienne.

Je suis payé pour vendre des idées, souvent celles des autres, la forme étant le fond qui remonte à la surface elles doivent être bien troussées et présentées non pas comme une découverte mais comme la redécouverte de celles d’illustres individus avant nous.

Rien n’est de moi dans les lignes précédentes, lire sert à ça, à copier et à coller.
Avant, il faut collecter et c’est ce que je fais, chaque lundi à 13h45 dans cette newsletter ; pour mieux les retrouver au besoin.


Père ManQ, raconte-nous une histoire.

Je suis très Obama. Je le soupçonne de ne pas être étranger au succès de la trilogie du problème à trois corps de Liu Cixin.

Ce livre a été une belle échappatoire et c'était amusant de le lire, surtout quand mes problèmes sont devenus quotidiens avec le Congrès.

D’une petite phrase donnée en interview à la plus grosse production Netflix de l’histoire. Quel mec.
Moins embêté par des histoires de Congrès que lui, quoique, je cherchais aussi une belle échappatoire au climat de merde actuel (le Tour de France n’avait pas commencé, putain, Bardet, encore un super mec).

J’ai choisi quelque chose de moins frais dans mon esprit ; les Cantos d’Hyperion, abandonnés à l’adolescence. Dan Simmons est un spécialiste de John Keats, Hyperion développe son thème favori : la réticence des individus – et des espèces – à céder leur place dans l’ordre des choses lorsque l’évolution leur dit que le moment est venu de disparaître.

C’est l’histoire d’une humanité qui, suffisamment avancée scientifiquement, a compris qu’il n’y avait pas de dieu et s’est rendue compte qu’une humanité sans dieu - et sans servitude - est condamnée à l’extinction. Dieu n’est pas créateur des hommes mais la créature de créateurs humains. De tout temps. Pile dans l’actu, le dieu créature d’Hyperion c’est l’IA (l’Intelligence Ultime - IU) et ses créateurs, des humains qui s’ennuient.

Manifestement en 89 (date de sortie du 1er), l’IA était déjà un sujet d’inquiétude (Deep Blue, c’est 96). L’ombre de John Keats représente, comme aujourd’hui, le rôle de l’impossibilité d’une singularité ; notre capacité à l’empathie et à la poésie. Plus des défauts de programmation que des avantages compétitifs. La dernière fois qu’on a entendu parler de poésie c’était surtout une occasion pour lyncher Sylvain Tesson (que devient-il d’ailleurs ?) et quant à l’empathie, je le dis sans arrière-pensées politiques, je ne crois pas qu’elle ait passé l’hiver dernier. Mais Dan Simmons est un humaniste ; ce qui explique son manque de prescience.

On n’est pas là pour faire de la littérature comparée (pour l’instant) mais en relisant mes notes j’ai eu une impression de déjà-vu en relisant ce passage.

Toute époque riche en discordes et en dangers de toutes sortes semble donner naissance à un dirigeant fait spécialement pour elle, un géant politique dont l’absence, rétrospectivement, serait inconcevable au moment d’écrire l’histoire de cette période.

Je me suis souvenu d’un passage assez proche dans Malevil de Robert Merle (plus réaliste qu’humaniste) qui en est son miroir inversé.

Je ne crois pas du tout qu’à petite ou à grande échelle, un groupe sécrète toujours le grand homme dont il a besoin. Bien au contraire, il est des moments de l’Histoire où l’on sent un creux terrible : le chef nécessaire n’est pas apparu et tout échoue lamentablement.

On ne peut pas être plus à-propos.

Le livre se termine sur un mystérieux « Puissiez-vous vivre dans des temps intéressants. »


Idées remarquables et phrases choisies

Mais je ressentis, à ce moment-là, ce picotement glacé, au niveau de la nuque, qui permet d’affirmer avec une quasi-certitude que l’on n’est plus tout seul.

Plus j’apprends, moins je comprends.

 

L’onde de choc des événements se déplace dans le temps comme les rides à la surface d’une mare.

 


Au commencement était le Verbe. Puis arriva le traitement de texte, et leur foutu processeur de pensée. La mort de la littérature s’ensuivit. Ainsi va la vie. Francis Bacon a déclaré un jour : « De la mauvaise et inadéquate formation des mots découle une délicieuse obstruction de l’esprit. »


« Les mots sont les objets suprêmes. Ce sont des choses dotées d’esprit. »


« Le langage sert non seulement à exprimer la pensée, mais à rendre possibles des pensées qui ne pourraient exister sans lui. »

 

Le poète John Keats écrivit un jour à son ami Bailey : « Je ne suis certain de rien d’autre que du caractère sacré de l’affection du Cœur et de la vérité de l’Imagination – ce que l’imagination capture en tant que Beauté ne peut être que vérité –, qu’elle ait existé au préalable ou non. »


Mais s’il faut que la chose soit faite à l’heure, autant qu’elle soit faite avant l’heure.


« Les poètes sont les sages-femmes démentes de la réalité. Ils ne voient pas ce qui est, ni ce qui peut être, mais ce qui doit devenir. »


Seul le poète peut assurer l’expansion de l’univers, en trouvant des raccourcis vers des réalités nouvelles

 

« La différence entre le mot juste et le mot presque juste est la même qu’entre l’éclair et la luciole. »


On ne finit pas un livre ou un poème, on l’abandonne purement et simplement.

 

Le temps ralenti... C’était le terme que les cyberpunks employaient depuis une éternité pour désigner – pardonnez-moi l’expression – le monde réel.


Il me parla de ses ultimes désespoirs personnels et religieux, qui avaient conduit Keats à demander que son épitaphe, gravée dans la pierre, dise simplement : Ci-gît Celui Dont le nom Était écrit dans l’eau.


Norbert Wiener a écrit : « Dieu peut-il jouer de manière significative avec ses créatures ? Un créateur quelconque, même limité, peut-il jouer avec les siennes à un jeu significatif ?

— Il faut avoir vécu pour connaître vraiment les choses, mon chéri, me dit-elle. J’ai compris cela lorsque j’ai eu Alón. Élever un enfant, cela aide à garder le contact avec le réel.


Quand on a passé trente ans de sa vie à côtoyer des étrangers, on se sent moins oppressé en leur présence que lorsqu’on a la moitié de ce nombre d’années d’expérience. On sait ce qu’ils ont probablement à donner, et on va le prendre directement. Et si ce que l’on cherche n’est pas là, on s’en aperçoit très vite et on passe son chemin tranquillement. C’est l’expérience des années qui fait qu’on sait à quoi s’en tenir et de combien de temps on dispose pour apprendre la différence.


Bien qu’une rixe en pleine rue soit chose haïssable, les énergies qui s’y déploient sont intéressantes. […] Vus par un être supérieur, nos raisonnements peuvent prendre la même coloration. Bien qu’erronés, ils n’en sont peut-être pas moins valables. C’est cela, la véritable nature de la poésie.


Toute époque riche en discordes et en dangers de toutes sortes semble donner naissance à un dirigeant fait spécialement pour elle, un géant politique dont l’absence, rétrospectivement, serait inconcevable au moment d’écrire l’histoire de cette période.

L’expérience humaine leur a appris que la réalisation d’un stade de conscience plus avancé est une invitation à la servitude, sinon à l’extinction pure et simple. — Mais un vrai Dieu choisirait-il de mener ses créatures à l’extinction ? — Dans le cas du TechnoCentre et de son hypothétique IU, Dieu est la créature et non le créateur.

Socin, expliqua le prêtre avec un sourire, était un hérétique italien du XVIe siècle de l’ère préhégirienne. Sa doctrine – qui lui valut l’excommunication – était que Dieu est une créature limitée, capable d’apprendre et d’évoluer à mesure que le monde – l’univers – devient plus complexe.

Encore quelques heures et il en aurait fini avec l’œuvre de sa vie, il serait prêt à prendre un peu de repos bien mérité, à s’intéresser aux petits détails de la vie, aux menus faits quotidiens qui, depuis maintenant des décennies, n’avaient été perçus par lui que comme l’interruption d’une œuvre qu’il était incapable d’achever.

La guerre, avec incertitude totale, ou bien la paix, avec annihilation totale certaine. J’ai choisi la guerre.


C’est bien ici l’enfer, pense Silenus, citant Marlowe, et je ne suis pas au-dehors.

Seul le rêveur empoisonne tous ses jours, Supportant plus d’affliction qu’il n’en mérite par tous ses péchés.

L’humanité était devenue aussi blasée quand il s’agissait de vivre sous le regard éventuel de ses IA que, sur l’Ancienne Terre, à l’époque d’avant la guerre de Sécession, lorsque les familles du Sud n’avaient aucun scrupule à tout dire devant leurs esclaves humains.

En cet instant, le total des QI de cette marée humaine ne devait pas excéder le niveau du plus modestement doué de ses membres en temps normal. Les foules, c’est bien connu, sont animées par des passions et non par leur intellect.

L’absence totale de panique dans ma voix est en soi une forme de panique.


Les meilleurs manquent de foi, récita-t-il en son for intérieur, tandis que les pires sont animés d’une passion intense.

— Le Grand Changement, c’est l’acceptation par l’humanité de tenir sa place dans l’ordre universel et naturel des choses au lieu de se comporter comme un cancer.


Ce qu’un humain pourrait appeler le zen, les quatre vertus menant au Nirvana sont : 1) l’immuabilité ; 2) la joie ; 3) l’existence personnelle et 4) la pureté. Toute la philosophie humaine pourrait se réduire à des valeurs intellectuelles, religieuses, morales et esthétiques.


[Empathie est une chose extérieure et plus ou moins inutile/ un appendice vermiforme de l’intellect/

« Puissiez-vous vivre dans des temps intéressants. »

 

Sol se rendait compte, à présent, que le dieu des machines, quelle que fût la forme sous laquelle il se présentait, était doué de suffisamment d’intuition pour voir que l’empathie n’était qu’une réaction face à la souffrance d’autrui. Cette même IU, néanmoins, était trop stupide pour comprendre que l’empathie – aussi bien du point de vue des humains que de celui de leur IU – était


— J’ai découvert que les poètes ne sont pas Dieu. Mais s’il existe un Dieu… ou quelque chose d’approchant, c’est certainement un poète.

 

La possibilité d'un PPT

Par Emmanuel Quéré