C’est quoi l’idée ?
Celui qui lit, aura vécu 5000 ans ; la lecture est une immortalité en sens inverse ; la littérature et la vie c’est pareil. Le métier de planneur stratégique en agence de publicité consiste à connaître les gens ; à vivre d’autres vies que la sienne.
Je suis payé pour vendre des idées, souvent celles des autres, la forme étant le fond qui remonte à la surface elles doivent être bien troussées et présentées non pas comme une découverte mais comme la redécouverte de celles d’illustres individus avant nous.
Rien n’est de moi dans les lignes précédentes, lire sert à ça, à copier et à coller.
Avant, il faut collecter et c’est ce que je fais, chaque lundi à 13h45 dans cette newsletter ; pour mieux les retrouver au besoin.
Père ManQ, raconte-nous une histoire.
L’homme ne peut s’empêcher de chercher du sens, un effet doit absolument avoir une cause.
Je viens de lire back to back Tristes Tropiques de Lévi-Strauss et Le Pendule de Foucault d’Eco. Deux des plus belles intelligences du siècle dernier ; celle de Lévi-Strauss semble innée, aristocratique, touchée par la grâce, et celle d’Eco acquise, empirique (il lisait un livre par jour) accessible par la besogne.
Ces deux livres parlent d’hommes qui s’ennuient. Pour s’occuper, les premiers, les Amérindiens, inventent tout un système de mythes sociaux complexes et impénétrables, « chancelants mais sensés », basés sur la nature. Les seconds inventent tout un système de mythes historico-scientifiques, complexes et impénétrables, « eux aussi chancelants mais sensés », basés sur la culture. Mais on y reviendra la semaine prochaine.
Sur le papier, les deux ouvrages n’ont rien à voir, mais naturellement mon cerveau cherche à lier les deux ; l’hypothèse que ces deux œuvres composent une sorte de Ying et Yang (nature vs culture) de l’essence humaine est même séduisante. À moi l’ENS.
Tristes Tropiques est un livre qui traîne sur mon Kindle depuis des années et que j’ai lu cette année – peut-être inconsciemment après avoir aussi lu La Cité perdue de Z de David Grann ? Sefyu.
Au début des années 30, Lévi-Strauss est un agrégé de philosophie qui - exception faite du bon Rousseau, qu’on a plus souvent l’habitude de voir moqué - méprise la discipline et se fait ethnographe.
Rousseau avait sans doute raison de croire qu’il eût, pour notre bonheur, mieux valu que l’humanité tînt « un juste milieu entre l’indolence de l’état primitif et la pétulante activité de notre amour-propre » ; que cet état était « le meilleur à l’homme » et que, pour l’en sortir, il a fallu « quelque funeste hasard » où l’on peut reconnaître ce phénomène doublement exceptionnel — parce qu’unique et parce que tardif — qui a consisté dans l’avènement de la civilisation mécanique. Il reste pourtant clair que cet état moyen n’est nullement un état primitif, qu’il suppose et tolère une certaine dose de progrès ; et qu’aucune société décrite n’en présente l’image privilégiée, même si « l’exemple des sauvages, qu’on a presque tous trouvés à ce point, semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours ».
Ce récit est celui de ses voyages en Inde et surtout en Amérique du Sud, avec en filigrane « sa philosophie » qui n’est pas si éloignée de celle d’Amel Bent. Jugez plutôt :
« Je n'ai qu'une philosophie Être acceptée comme je suis Malgré tout ce qu'on me dit Je reste le poing levé Pour le meilleur, comme le pire Je suis métisse, mais pas martyre J'avance le cœur léger Mais toujours, le poing levé »
La sienne s’oppose à la pensée de l’époque : la supériorité d’une civilisation sur l’autre. (prônée par Jules Ferry BTW). Nous sommes tous différents, nos différences se valent toutes, doivent être respectées ; et c’est ce sont ces différences respectées qui nous font tous appartenir à la même humanité. Un tout supérieur à ses parties, ces parties ayant toutes la même valeur.
Attention, on n’est pas ici dans un récit humaniste utopique. Ca tire à vue.
Un anthropophage incestueux vaut bien un occultiste européen.
Si les hommes sont égaux, c’est par le bas. Par ignorance égale comme il l’écrit à un moment.
Claude est assez pessimiste voire misanthrope, semble mépriser la société de son temps (il boudera carrément les commémorations de son centième anniversaire) comme la plupart des gens biens.
(NB : la semaine dernière j’ai entendu dans l’open Space une jeune femme s’émouvoir “frère, j’ai grave la dalle, bats les couilles” ; rien qu’avec ça Tom Wofle t’écrit 1000 pages - Comme Sardou, je crois que je hais cette époque.)
Les développements intellectuels sont trop longs pour figurer dans cette modeste newsletter ; je me contente d’aphorismes et de points de vue remarquables et courts. (Et que j’ai compris)
Une idée qui m’a particulièrement marqué.
Pour lui, le plus grand gâchis de l’humanité est l’échec du système de castes en Inde, mis en place il y a 4000 ans. Sur le papier, ce système devait permettre à tout le monde de vivre au sein de communautés qui partageraient des différences unificatrices et en même temps, à égalité avec les autres communautés.
Il est tragique pour l’homme que cette grande expérience ait échoué, je veux dire qu’au cours de l’histoire les castes n’aient pas réussi à atteindre un état où elles seraient demeurées égales parce que différentes — égales en ce sens qu’elles eussent été incommensurables — et que se soit introduite parmi elles cette dose perfide d’homogénéité qui permettait la comparaison, et donc la création d’une hiérarchie. Car si les hommes peuvent parvenir à coexister à condition de se reconnaître tous autant hommes, mais autrement, ils le peuvent aussi en se refusant les uns aux autres un degré comparable d’humanité, et donc en se subordonnant.
Évidemment, ça a déconné et à l’égalité voulue s’est substituée une relation de supériorité. À tel point qu’aujourd’hui, après des milliers d’années, il est impossible pour les castes inférieures d’être autre chose que des esclaves.
Car, voudrait-on même traiter ces malheureux comme des égaux, ils protesteraient contre l’injustice : ils ne se veulent pas égaux ; ils supplient, ils conjurent que vous les écrasiez de votre superbe, puisque c’est de la dilatation de l’écart qui vous sépare qu’ils attendent une bribe (que l’anglais dit juste : bribery) d’autant plus substantielle que le rapport entre nous sera distendu ; plus ils me placeront haut, plus ils espéreront que ce rien qu’ils me demandent deviendra quelque chose. Ils ne revendiquent pas un droit à la vie ; le seul fait de survivre leur paraît une aumône imméritée, à peine excusée par l’hommage rendu aux puissants.
Une autre (parmi 1000) :
Si mon hypothèse est exacte, il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement.Si l’on veut mettre en corrélation l’apparition de récriture avec certains traits caractéristiques de la civilisation, il faut chercher dans une autre direction. Le seul phénomène qui l’ait fidèlement accompagnée est la formation des cités et des empires, c’est-à-dire l’intégration dans un système politique d’un nombre considérable d’individus et leur hiérarchisation en castes et en classes. Telle est, en tout cas, l’évolution typique à laquelle on assiste, depuis l’Egypte jusqu’à la Chine, au moment où l’écriture fait son début : elle paraît favoriser l’exploitation des hommes avant leur illumination.
La lutte contre l’analphabétisme se confond ainsi avec le renforcement du contrôle des citoyens par le Pouvoir. Car il faut que tous sachent lire pour que ce dernier puisse dire : nul n’est censé ignorer la loi.
Quant aux passages sur l’islam, ils conduiraient aujourd’hui n’importe qui au tribunal.
La lecture n’est pas toujours aisée, pour l’aventure ce n’est pas Indiana Jones et pour la partie « pensées » il est trop intelligent, c’est dur de se mettre à niveau : exemple :
La connaissance ne repose pas sur une renonciation ou sur un troc, mais consiste dans une sélection des aspects vrais, c’est-à-dire ceux qui coïncident avec les propriétés de ma pensée. Non point comme le prétendaient les néo-kantiens, parce que celle-ci exerce sur les choses une inévitable contrainte, mais bien plutôt parce que ma pensée est elle-même un objet. Etant « de ce monde », elle participe de la même nature que lui.
Ou :
Je m’applique rarement à débrouiller un problème de sociologie ou d’ethnologie sans avoir, au préalable, vivifié ma réflexion par quelques pages du 18 Brumaire de Louis Bonaparte ou de la Critique de l'économie politique.
Vers la fin, sur une quinzaine de pages, il imagine en pleine jungle une pièce de théâtre métaphysique ; je n’ai rien capté. Un peu après, il disserte sur le fait que la jungle l’avait fait préférer Chopin à Débussy, qui était pourtant, avant son exil, la quintessence de la musique.
Mais, ceux qui auront le courage d’aller jusqu’en bas que ce livre est d’une richesse incroyable.
On en sort quand même moins con.
Ah, et dernier point, il y a une partie sur le fait que des Français auraient découvert, et baptisé, le Brésil, bien avant que ce continent soit découvert officiellement.
Je n’ai trouvé aucune trace de cette histoire sur les internets.
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Idées remarquables et phrases choisies
C’est que des types culturels qui se reproduisent assez semblables dans chaque société, parce que construits autour d’oppositions très simples, sont utilisés par chaque groupe pour remplir des fonctions sociales différentes.
Le hasard des voyages offre souvent de telles ambiguïtés. D’avoir passé à Porto Rico mes premières semaines sur le sol des Etats-Unis me fera, dorénavant, retrouver l'Amérique en Espagne.
Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité.
Dirons-nous alors que, par un double renversement, nos modernes Marco Polo rapportent de ces mêmes terres, cette fois sous forme de photographies, de livres et de récits, les épices morales dont notre société éprouve un besoin plus aigu en se sentant sombrer dans l’ennui ?
L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat.
« Chaque homme, écrit Chateaubriand, porte en lui un monde composé de tout ce qu’il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu’il parcourt et semble habiter un monde étranger”
Tout paysage se présente d’abord comme un immense désordre qui laisse libre de choisir le sens qu’on préfère lui donner.
Se souvenir est une grande volupté pour l'homme, mais non dans la mesure où la mémoire se montre littérale, car peu accepteraient de vivre à nouveau les fatigues et les souffrances qu'ils aiment pourtant à se remémorer. Le souvenir est la vie même, mais d'une autre qualité.
Cinquante kilomètres de route terrestre peuvent donner l'impression d'un changement de planète, mais 5 000 kilomètres d'océan présentent un visage immuable, au moins à l'œil non exercé.
Les blancs invoquaient les sciences sociales alors que les Indiens avaient plutôt confiance dans les sciences naturelles ; et, tandis que les blancs proclamaient que les Indiens étaient des bêtes, les seconds se contentaient de soupçonner les premiers d’être des dieux. A ignorance égale, le dernier procédé était certes plus digne d’hommes.
Doit-on conclure de l’attribution immédiate à cette nouvelle terre, par les Français, du nom de Brésil (attesté depuis le XIIe siècle, au moins, comme l’appellation — au secret jalousement gardé — du continent mythique d’où provenaient les bois de teinture), et du grand nombre de termes empruntés directement par le français aux dialectes indigènes sans passer par l’intermédiaire des langues ibériques : ananas, manioc, tamandua, tapir, jaguar, sagouin, agouti, ara, caïman, toucan, coati, acajou, etc., qu’un fond de vérité étaye cette tradition dieppoise d’une découverte du Brésil par Jean Cousin, quatre ans avant le premier voyage de Colomb ?
On conçoit généralement les voyages comme un déplacement dans l’espace. C’est peu. Un voyage s’inscrit simultanément dans l’espace, dans le temps, et dans la hiérarchie sociale.
Que ce soit dans l’Inde ou en Amérique, le voyageur moderne est moins surpris qu’il ne reconnaît.
Un esprit malicieux a défini l’Amérique comme un pays qui a passé de la barbarie à la décadence sans connaître la civilisation.
En ce sens, l’amour porté par l’Amérique du Sud à la France tenait en partie à une connivence secrète fondée sur la même inclination à consommer, et à faciliter aux autres la consommation, plutôt qu’à produire.
Si les villes littorales ou voisines restaient petites, celles de l’intérieur avaient une vitalité plus grande qu’aujourd’hui. Par un paradoxe historique qu’on a trop souvent tendance à oublier, l’insuffisance générale des moyens de communication favorisait les plus mauvais ; quand on n’avait d’autre ressource que d’aller à cheval, on éprouvait moins de répugnance à prolonger de tels voyages pendant des mois plutôt que des jours ou des semaines, et à s’enfoncer là où le mulet seul pouvait se risquer.
Si les poissons distinguent à la façon de l’esthète les parfums en clairs et foncés, et si les abeilles classent les intensités lumineuses en termes de pesanteur — l’obscurité étant pour elles lourde, et la clarté légère — l’œuvre du peintre, du poète ou du musicien, les mythes et les symboles du sauvage doivent nous apparaître, sinon comme une forme supérieure de connaissance, au moins comme la plus fondamentale, la seule véritablement commune…
L’écart entre l’excès de luxe et l’excès de misère fait éclater la dimension humaine. Seule reste une société où ceux qui ne sont capables de rien survivent en espérant tout (quel rêve bien oriental que les génies des Mille et Une Nuits !), et où ceux qui exigent tout n’offrent rien.
Les Anglais ont compris, d’ailleurs, que le plus sûr moyen de poser ici aux surhommes était de convaincre les indigènes qu’il leur fallait une quantité de nourriture très supérieure à celle qui suffit à un homme ordinaire.
La liberté n’est ni une invention juridique ni un trésor philosophique, propriété chérie de civilisations plus dignes que d’autres parce qu’elles seules sauraient la produire ou la préserver. Elle résulte d’une relation objective entre l’individu et l’espace qu’il occupe, entre le consommateur et les ressources dont il dispose.
Il faut beaucoup de naïveté ou de mauvaise foi pour penser que les hommes choisissent leurs croyances indépendamment de leur condition.
Ce grand échec de l’Inde apporte un enseignement : en devenant trop nombreuse et malgré le génie de ses penseurs, une société ne se perpétue qu’en sécrétant la servitude. Lorsque les hommes commencent à se sentir à l’étroit dans leurs espaces géographique, social et mental, une solution simple risque de les séduire : celle qui consiste à refuser la qualité humaine à une partie de l’espèce.
Cette société se montrait fort adverse aux sentiments que nous considérons naturels ; ainsi, elle éprouvait un vif dégoût pour la procréation. L’avortement et l’infanticide étaient pratiqués de façon presque normale, si bien que la perpétuation du groupe s’effectuait par adoption bien plus que par génération, un des buts principaux des expéditions guerrières étant de se procurer des enfants. Ainsi calculait-on, au début du XIXe siècle, que 10 % à peine des membres d’un groupe guaicuru lui appartenaient par le sang.
Voici ce mythe : quand l’Etre suprême, Gonoenhodi, décida de créer les hommes, il tira d’abord de la terre les Guana, puis les autres tribus ; aux premiers, il donna l’agriculture en partage et la chasse aux secondes. Le Trompeur, qui est l’autre divinité du panthéon indigène, s’aperçut alors que les Mbaya avaient été oubliés au fond du trou et les en fit sortir ; mais comme il ne restait rien pour eux, ils eurent droit à la seule fonction encore disponible, celle d’opprimer et d’exploiter les autres. Y eut-il jamais plus profond contrat social que celui-là ?
C’est-à-dire que chaque fois qu’un indigène meurt, non seulement ses proches mais la société tout entière sont lésés. Le dommage dont la nature s’est rendue coupable envers la société entraîne au détriment de la première une dette, terme qui traduit assez bien une notion essentielle chez les Bororo, celle de mori. Quand un indigène meurt, le village organise une chasse collective, confiée à la moitié alterne de celle du défunt : expédition contre la nature qui a pour objet d’abattre un gros gibier, de préférence un jaguar, dont la peau, les ongles, les crocs constitueront le mori du défunt.
Comme tous les hommes, ils apprécient surtout ce qu’ils connaissent
Si l’on veut mettre en corrélation l’apparition de récriture avec certains traits caractéristiques de la civilisation, il faut chercher dans une autre direction. Le seul phénomène qui l’ait fidèlement accompagnée est la formation des cités et des empires, c’est-à-dire l’intégration dans un système politique d’un nombre considérable d’individus et leur hiérarchisation en castes et en classes. Telle est, en tout cas, l’évolution typique à laquelle on assiste, depuis l’Egypte jusqu’à la Chine, au moment où l’écriture fait son début : elle paraît favoriser l’exploitation des hommes avant leur illumination. Cette exploitation, qui permettait de rassembler des milliers de travailleurs pour les astreindre à des tâches exténuantes, rend mieux compte de la naissance de l’architecture que la relation directe envisagée tout à l’heure.
Si mon hypothèse est exacte, il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement.
le chef dans la langue nambikwara. Uilikandé semble vouloir dire « celui qui unit » ou « celui qui lie ensemble ». Cette étymologie suggère que l’esprit indigène est conscient de ce phénomène que j’ai déjà souligné, c’est-à-dire que le chef apparaît comme la cause du désir du groupe de se constituer comme groupe, et non comme l’effet du besoin d’une autorité centrale ressenti par un groupe déjà constitué.
Les jeunes hommes sont les principales victimes de cette situation et se voient condamnés soit à rester célibataires pendant plusieurs années, soit à épouser des veuves ou de vieilles femmes répudiées par leurs maris. Les Nambikwara résolvent aussi le problème d’autre manière : par les relations homosexuelles qu’ils appellent poétiquement : tamindige kihandige, c’est-à-dire « l’amour-mensonge ». Ces relations sont fréquentes entre jeunes gens et se déroulent avec une publicité beaucoup plus grande que les relations normales.
Sans doute le schéma de Rousseau diffère-t-il des relations quasi contractuelles qui existent entre le chef et ses compagnons. Rousseau avait en vue un phénomène tout différent, à savoir la renonciation, par les individus, à leur autonomie propre au profit de la volonté générale. Il n’en reste pas moins vrai que Rousseau et ses contemporains ont fait preuve d’une intuition sociologique profonde quand ils ont compris que des attitudes et des éléments culturels tels que le « contrat » et le « consentement » ne sont pas des formations secondaires, comme le prétendaient leurs adversaires et particulièrement Hume : ce sont les matières premières de la vie sociale, et il est impossible d’imaginer une forme d’organisation politique dans laquelle ils ne seraient pas présents.
A la Martinique, j’avais visité des rhumeries rustiques et négligées ; on y employait des appareils et des techniques restés les mêmes depuis le XVIIIe siècle. Au contraire, à Porto Rico, les usines de la compagnie qui possède sur toute la production de canne une sorte de monopole m’offraient un spectacle de réservoirs en émail blanc et de robinetterie chromée. Pourtant, les rhums de la Martinique, goûtés au pied des vieilles cuves de bois engrumelées de déchets, étaient moelleux et parfumés, tandis que ceux de Porto Rico sont vulgaires et brutaux. La finesse des premiers est-elle donc faite des impuretés dont une préparation archaïque favorise la persistance ? Ce contraste illustre à mes yeux le paradoxe de la civilisation dont les charmes tiennent essentiellement aux résidus qu’elle transporte dans son flux, sans que nous puissions pour autant nous interdire de la clarifier. En ayant deux fois raison, nous confessons notre tort. Car nous avons raison d’être rationnels en cherchant à accroître notre production et à abaisser nos prix de revient. Mais nous avons raison aussi de chérir les imperfections que nous nous appliquons à éliminer. La vie sociale consiste à détruire ce qui lui donne son arôme.
Rousseau avait sans doute raison de croire qu’il eût, pour notre bonheur, mieux valu que l’humanité tînt « un juste milieu entre l’indolence de l’état primitif et la pétulante activité de notre amour-propre » ; que cet état était « le meilleur à l’homme » et que, pour l’en sortir, il a fallu « quelque funeste hasard » où l’on peut reconnaître ce phénomène doublement exceptionnel — parce qu’unique et parce que tardif — qui a consisté dans l’avènement de la civilisation mécanique. Il reste pourtant clair que cet état moyen n’est nullement un état primitif, qu’il suppose et tolère une certaine dose de progrès ; et qu’aucune société décrite n’en présente l’image privilégiée, même si « l’exemple des sauvages, qu’on a presque tous trouvés à ce point, semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours ».
En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une « néantisation » d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite.
