“Moquez-vous de la publicité si vous voulez, mais sachez qu'avant de devenir un truc que vous honnissez, un mec comme moi a glissé dans un PPT une phrase de l'un de vos auteurs préférés.”
Cette semaine, j’ai lu 2 trucs.
Je m’étais offert le premier à Noël, Leçons de Mc Ewan, grâce à la générosité de mon CE.
CE que je tiens à remercier, malgré les tracas causés par le choix de remplacer les, désuets mais auxquels j’étais habitués, tickets Edenred par une carte virtuelle « Swile » perturbant sérieusement mes habitudes. Je me suis senti comme un vieux paumé dans un supermarché dont les rayons auraient été réorganisés à la veille d’un quelconque temps fort commercial.
Si je lis beaucoup ce n’est pas par choix mais parce que je n’ai pas le choix.
Aucun autre « divertissement » n’arrive à conserver mon attention plus de 5 minutes.
Thomas Mann disait qu’il y avait deux catégories d’hommes, les observateurs et les viveurs, je suis, j’imagine, de la première catégorie.
Sans volonté historico-géographique spéciale, je suis plutôt Nietzschéen (en plus d’être Camusien, Spinoziste, Houellebecquien, Bernbachien, Proustien et Tibopinotiste) je cherche dans un livre, au-delà de tuer le temps, une volonté de puissance positive.
Tel Houellebecq, je me permets de pomper Wikipédia : « Il s'agit d'une pulsion fondamentale de l'homme qui cherche l'accroissement de la puissance. La volonté de puissance peut être positive, c'est-à-dire créatrice, exaltant la vie, ou alors négative, c'est-à-dire être animée par le ressentiment, la haine, la volonté de nuire ou de dégrader ».
Leçons est, cette fois, de la seconde catégorie.
Son auteur est connu pour être un « humaniste sceptique », concept que j’aime bien pour sa justesse, la lecture de David Grann a fini de me convaincre de l’escroquerie de Rousseau et de me convertir définitivement à Hobbes.
Au départ voulais introduire cette édition en pastichant Nicolas Demorant, c’est toujours le même charabia : « Brillant, exaltant, quand la grande Histoire se mêle à l’histoire d’un homme médiocre et sans qualité, l’inertie féroce de la trajectoire qui s’en dégage est jubilatoire ». Est-ce tout ce que l’on apprend à l’ENS?
Mais, j’avais déjà cette semaine écrit un pastiche d’Aurélien Bellanger sur la vie de Squeezie que je trouvais assez réussi pour une autre newsletter qui a mille fois plus d’abonnés que celle-ci ; je viens de la recevoir et le redac chef en a caviardé les ¾. De leçon il n’y aura que celle là aujourd’hui : l’humilité.
Bref, j’avais pris plein de photo de considérations que je trouvais pas mal mais en les relisant, l’effet a été immédiat ; ma dépression est passée de légère à modérée.
« Red Flag » comme disent les jeunes, laissons ces leçons de côté.
Du coup j’ai choisi de partager des extraits d’un livre étonnant, L’ancêtre, l’histoire vrai d’un jeune espagnol abandonné, pendant 10 ans, par ses pairs aux mains d’une tribu d’indiens partouzeurs anthropophages, de temps en temps mais plutôt sympa le reste du temps.
Un des livres les mieux écrits (et traduits) que j’ai lu. Il s’agit de 200 pages sans chapitre ni paragraphe, il ne se lit que d’une traite donc.
Quelques extraits pour vos PPTs.
Tout le monde connu reposait sur nos souvenirs.
Rêves et souvenirs sont faits de la même matière. Et, à y regarder de près, tout est souvenir.
De cette façon, rêve, souvenir et expérience rugueuse se délimitent et s'entrelacent pour former, comme en un tissu lâche, ce que j'appelle, sans grande euphorie, ma vie.
Qu'être, pour les Indiens, se dise paraître n'est pas après tout une distorsion excessive.
“J'appris, grâce à ces enveloppes vides qui prétendent s'appeler hommes, le rire amer et un peu supérieur de qui possède, face aux manipulations de généralités, l'avantage de l'expérience. Plus que la cruauté des armées, plus que la rapine indécente du commerce et que les tours de passe-passe de la morale pour justifier toutes sortes de bassesses, ce fut le succès de notre comédie qui m'ouvrit les yeux sur l'essence véritable de mes semblables: la vigueur des applaudissements qui célébraient mes vers insensés prouvait la vacuité absolue de ces hommes, et l'impression que c'était une foule de vêtements bourrés de paille, ou des formes sans substance gonflées par l'air indifférent de la planète, ne laissait pas de m'assaillir à chaque représentation. Parfois, exprès, je changeais le sens de mes propres discours, les alambiquant et les transformant en phrases creuses et absurdes avec l'espoir que le public réagirait enfin et ferait s'effondrer l'imposture, mais ces manœuvres ne modifiaient en rien le comportement de la foule.”
Il y a, me dit-il une fois, peu de temps avant de mourir, deux sortes de souffrance: avec l'une, on sait que l'on souffre et, tandis que l'on souffre, une vie meilleure dont le goût persiste dans la mémoire est escamotée; avec l'autre, on ne le sait pas mais le monde entier, jusque dans la plus modeste de ses présences, apparaît aux yeux de celui qui le traverse comme un lieu désert et calciné.
Dans le va-et-vient des saisons, mon corps, densité sans destin propre, sans mémoire, était ballotté par la volée au ralenti des événements, et c'est de ce système, à la fois familier et inconnu, que viendrait me tirer, à son caprice, la mort. Ma vie ne rêvait plus, ouverte, d'aucune diversité.
C'est, en général, ce que l'on n'a pas prévu qui arrive.
Mais savoir ne suffit pas. Le seul savoir juste est celui qui reconnaît que nous savons seulement ce qui condescend à se montrer.
Ces souvenirs sont, pour chacun, comme un cachot où il est enfermé de la naissance à la mort. Chaque homme meurt de les posséder de façon unique parce que, justement, ce qui meurt, ce qui est passager et ne renaît pas en d'autres personnes, ce qui, dans les foules, est destiné à mourir, ce sont ces souvenirs uniques qui nourrissent l'illusion d'un remémorant commun que la mort finira par effacer.
Les hommes, en un certain sens, naissent neutres, égaux, et ce sont leurs actes, les choses qui leur arrivent qui les différencient peu à peu.
