“Moquez-vous de la publicité si vous voulez, mais sachez qu'avant de devenir un truc que vous honnissez, un mec comme moi a glissé dans un PPT une phrase de l'un de vos auteurs préférés.”
J’ai découvert Cioran quelque part chez Jim Harrison, probablement dans Légendes d’automne et assurément dans la deuxième nouvelle" l'homme qui abandonna son nom ".
Emil Cioran est un peu le saint patron des artistes tourmentés, c’est rassurant, on se sent moins seul, notre folie n’est plus un handicap mais une force qui nous élève au-dessus des médiocres. C’est tentant, on aime s’y vautrer et ça excuse nos comportements radicaux.
Lui était un peu Nazi et s’est longtemps fait appeler E.M Cioran parce que Emil faisait trop “nom de coiffeur'“ ; radical.
“Par quel anathème certains ne se sentent-ils nulle part à l'aise? Ni avec, ni sans le soleil, ni avec les hommes, ni sans eux... Ignorer la bonne humeur - voilà une chose déconcertante.”
En 2024 et en lisant ça, n’importe quel docteur pas trop con, conclurait à un TAG, trouble anxieux généralisé, largement contrôlable avec la dose idoine de Paroxetine mais nous étions en 33 et pas encore à la pénicilline. C’eut été dommage de rater Cioran quand même.
Bon là, pas sûr qu’il y ait là, tant que ça de matière pour vos PPTs.
L'insomnie est une lucidité vertigineuse qui convertirait le paradis en un lieu de torture. Tout est préférable à cet éveil permanent, à cette absence criminelle de l'oubli.
Si je ne l'avais pas écrit, j'aurais sûrement mis un terme à mes nuits.
Lorsque tous les idéaux courants, fussent-ils d'ordre moral, esthétique, religieux, social ou autre, ne parviennent pas à imprimer à la vie direction et finalité, comment préserver encore celle-ci du néant? On ne peut y arriver qu'en s'attachant à l'absurde et à l’inutilité absolue, à ce rien foncièrement inconsistant, mais dont la fiction est à même de créer l’illusion de la vie..
Toute existence qui ne recèle pas une grande folie reste dépourvue de valeur.
Aussi ai-je compris que les hommes les plus tourmentés, dont la dynamique intérieure atteint au paroxysme et qui ne peuvent s'accommoder de la tiédeur habituelle, sont voués à l'effondrement.
L'homme devrait cesser d'être — ou de devenir - un animal doué de raison. Il ferait mieux de devenir un être insensé qui risquerait tout à chaque instant - un être capable d'exaltations et de fantasmes dangereux, qui pourrait mourir de tout ce qu'offre la vie comme de tout ce qu'elle n'offre pas.
A celui qui pense pour le plaisir de penser s'oppose celui qui pense sous l'effet d'un déséquilibre vital.
Si les maladies ont une mission philosophique, ce ne peut être que de montrer combien fragile est le rêve d'une vie accomplie. La maladie rend la mort toujours présente; les souffrances nous relient à des réalités métaphysiques, qu'un homme normal et en bonne santé ne comprendra jamais.
Une constatation que je peux vérifier, à mon grand regret, à chaque instant : seuls sont heureux ceux qui ne pensent jamais, autrement dit ceux qui ne pensent que le strict minimum nécessaire pour vivre. La vraie pensée ressemble, elle, à un démon qui trouble les sources de la vie, ou bien à une maladie qui en affecte les racines mêmes.
Par quel anathème certains ne se sentent-ils nulle part à l'aise? Ni avec, ni sans le soleil, ni avec les hommes, ni sans eux... Ignorer la bonne humeur - voilà une chose déconcertante. Les hommes les plus malheureux: ceux qui n'ont pas droit à l'in-conscience. Avoir une conscience toujours en éveil, redéfinir sans cesse son rapport au monde, vivre dans la perpétuelle tension de la connaissance, cela revient à être perdu pour la vie. Le savoir est un fléau, et la conscience une plaie ouverte au cour de la vie. L'homme ne vit-il pas la tragédie d'un animal constamment insatisfait, suspendu entre la vie et la mort?
Il n'existe que deux attitudes fondamentales: la naïve et l'hé-roïque; toutes les autres ne font qu'en diversifier les nuances. Voilà le seul choix possible si l'on ne veut pas succomber à l'imbécillité. Or, la naïveté étant, pour l'homme confronté à cette alternative, un bien perdu, impossible à regagner, seul reste l'héroïsme. L'attitude héroïque est le privilège et la damnation des désintégrés, des suspendus, des laissés-pour-compte du bonheur et de la satisfaction. Être un héros — dans le sens le plus universel du mot - signifie désirer un triomphe absolu, qui ne peut s'obtenir que par la mort. Tout héroïsme transcende la vie, impliquant fatalement un saut dans le néant.
Seul un médiocre souhaitera, pour mourir, atteindre le stade de la vieillesse.
Le sommeil fait oublier le drame de la vie, ses complications, ses obsessions; chaque éveil est un recommencement et un nouvel espoir. La vie conserve ainsi une agréable discontinuité, qui donne l'impression d'une régénération permanente. Les insomnies engendrent, au contraire, le sentiment de l'agonie, une tristesse incurable, le désespoir.
