Planneur Romantique #76

La possibilité d'un PPT : Giuliano Da Empoli - L'heure des prédateurs - Cycle de l'apocalypse (5/X)

La possibilité d'un PPT
8 min ⋅ 07/04/2025


Père ManQ, raconte-nous une histoire.

Dans une interview, Ian McEwan parle de l’influence de l’ombre portée des événements et de son impact sur les individus et les sociétés. Une ombre qui s’étire plus ou moins longtemps en fonction de la gravité de l’événement. Le sien, c’était la Seconde Guerre mondiale, et son dernier ouvrage (Leçons) en constatait la fin.
La fin d’une époque, d’une façon d’exercer le pouvoir, de valeurs, d’une certaine histoire partagée et des garde-fous qui vont avec.

« Si, en Occident, la première moitié du XXe siècle avait enseigné aux hommes politiques les vertus de la retenue, la disparition de la dernière génération issue de la guerre a permis le retour des démiurges qui réinventent la réalité et prétendent la façonner selon leurs désirs.
Si l'ancien monde supposait des garde-fous – le respect de l'indépendance de certaines institutions, les droits de l'homme et des minorités, l'attention portée aux répercussions internationales –, tout cela n'a plus la moindre valeur à l'heure des prédateurs.
Dans ce nouveau monde, tous les processus en cours seront poussés jusqu'à leurs conséquences extrêmes, aucun d'entre eux ne sera contenu ou gouverné de quelque manière que ce soit. Pedal to the metal, le pied au plancher des accélérationnistes. »

Les prédateurs, c’est le récit de ce changement de nature du pouvoir politique. Un monde dans lequel la diplomatie a été remplacée par l’action immédiate et irréfléchie. Un monde où l’attaque coûte beaucoup moins cher de la défense.

« Ces jours-ci, l'attaque coûte moins cher que la défense. Beaucoup moins. Et le prix continue à baisser. À l'avenir, certains prétendent qu'un seul individu pourra déclarer la guerre au monde entier, et la gagner. Quand on sait qu'un synthétiseur d'ADN capable de créer de nouveaux pathogènes mortels coûte environ vingt mille dollars, soit le prix d'une voiture d'occasion, cette perspective ne semble pas si lointaine. »

Le monde d’après ne sera pas le même qu’avant en un peu pire, mais plutôt le pire du Moyen Âge en un peu pire.

« Les hommes doivent être ou caressés ou écrasés : ils se vengent des injures légères ; ils ne le peuvent quand elles sont très grandes ; d'où il suit que, quand il s'agit d'offenser un homme, il faut le faire de telle manière qu'on ne puisse redouter sa vengeance. » Dix ans après la nuit de Senigallia, Machiavel fera de César Borgia le modèle de son Prince : non pas le souverain idéal, mais la bête de pouvoir réelle, moitié renard et moitié lion, sachant utiliser l'astuce pour flatter les hommes et la force pour les subjuguer.

On y croise beaucoup de beau monde et autant de salopard.

Yann Le Cun a l’air d’être un gros con by the way.

Pause vacances, à dans deux semaines.


Citations et idées remarquables.


Parmi les héros dont Plutarque nous raconte les vies exemplaires, les gentilshommes sont assez rares.

CURZIO MALAPARTE

Sur cette terre il y a quelque chose d'effroyable, c'est que tout le monde a ses raisons. 

Jean Renoir

Pris en étau entre ces avis opposés, l'empereur fit ce que les politiques, de tout temps, font dans ce genre de situation : il décida de ne pas décider.

Il envoya aux étrangers une ambassade chargée de cadeaux, pour les impressionner par la splendeur de son règne. Le résultat fut celui qui, de tout temps, a tendance à découler de ce genre d'hésitation : ayant voulu éviter la guerre au prix du déshonneur, Moctezuma eut et le déshonneur et la guerre.

L'une des publicités les plus percutantes de la campagne de réélection de Trump en 2024 jouait sur les pronoms non binaires : « Harris est pour Iels ; Trump est pour Vous. »

«J'ai appris à utiliser le mot "impossible" avec beaucoup de prudence et j'espère que vous adopterez la même attitude dans votre vie », plastronne Jeff Bezos, citant un scientifique nazi comme modèle pour son équipée spatiale.

C'est pourquoi nous n'avons pas d'avenir, du moins au sens où nos grands-parents en avaient un.

Les futurs culturels pleinement imaginés sont un luxe d'autrefois, dit William Gibson, une époque où le « maintenant » durait plus longtemps. Pour nous, tout peut changer si brusquement que des futurs comme ceux de nos grands-parents n'ont pas assez de « maintenant» pour tenir debout.

«Les hommes doivent être ou caressés ou écrasés : ils se vengent des injures légères; ils ne le peuvent quand elles sont très grandes; d'où il suit que, quand il s'agit d'offenser un homme, il faut le faire de telle manière qu'on ne puisse redouter sa vengeance. » Dix ans après la nuit de Senigallia, Machiavel fera de César Borgia le modèle de son Prince: non pas le souverain idéal, mais la bête de pouvoir réelle, moitié renard et moitié lion, sachant utiliser l'astuce pour flatter les hommes et la force pour les subjuguer.

Goethe raconte l'histoire de ce vieux duc de Saxe, original et obstine, que l'on pressait de réfléchir, de considérer, avant de prendre une décision importante. " Je ne veux ni réfléchir ni considérer, aurait-il répondu, sinon pourquoi serais-je duc de Saxe? »

Trois mois avant l'invasion de l'Ukraine, Sourkov, limogé par Poutine quelque temps auparavant, publiait un article dans lequel tout était déjà dit. Toute société, écrivait-il alors, est soumise à la loi physique de l'entropie. Aussi stable soit-elle, en l'absence d'intervention extérieure, elle finit par produire le chaos en son intérieur. Jusqu'à un certain point, il est possible de le gérer, mais la seule façon de résoudre définitivement le problème est de l'exporter. 

Selon Sourkov, les grands empires de l'histoire se régénèrent en déplaçant le chaos qu'ils produisent hors de leurs frontières. 

C'est le cas des Romains dans l'Antiquité, c'est le cas - selon l'auteur - des Américains au Xxe siècle. Et celui de la Russie, « pour laquelle l'expansion constante n'est pas seulement une idée, mais la véritable raison existentielle de notre histoire ».


Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et tout au long de la guerre froide, la dissuasion nucléaire a rendu prohibitif le coût de toute attaque de grande envergure. Mais l'évolution du cadre géopolitique et les progrès de la technologie ont mis fin à cette phase de relative accalmie: l'attentat contre les Tours jumelles, qui a relancé l'histoire en dépit de sa mort annoncée, a coûté moins d'un million de dollars. Aujourd'hui, un porte-avions qui a coûté dix milliards de dollars au gouvernement américain peut être coulé par deux ou trois missiles hypersoniques chinois à quinze millions. À l'inverse, pour abattre un drone à deux cents dollars lancé depuis le sud du Liban, Israël doit employer à chaque coup un missile Patriot qui en vaut trois millions. Sans parler d'une cyberattaque capable de paralyser une nation entière, dont le coût est quasiment nul.

Ces jours-ci, l'attaque coûte moins cher que la défense. Beaucoup moins. Et le prix continue à baisser. A l'avenir, certains prétendent qu'un seul individu pourra déclarer la guerre au monde entier, et la gagner. Quand on sait qu'un synthétiseur d'ADN capable de créer de nouveaux pathogènes mortels coûte environ vingt mille dollars, soit le prix d'une voiture d'occasion, cette perspective ne semble pas si lointaine.

Selon l'avis même de l'entreprise qui le produit, le dernier modèle de ChatGPT lancé à l'automne 2024 a induit une augmentation significative du risque que l'intelligence artificielle soit utilisée à mauvais escient pour créer des armes chimiques, biologiques, radiologiques et nucléaires. Ce risque est désormais classé au niveau le plus élevé dans le barème établi par l'entreprise, mais cela n'a pas empêché OpenAI de mettre le produit sur le marché, sans qu'aucune autorité réglementaire trouve à y redire.

Lorsque le chaos dépasse un certain stade, le seul moyen de rétablir l'ordre est d'identifier un bouc émissaire. Et le chef, quel qu'il soit, est toujours un bouc émissaire en attente. Tolstoi le compare à « un bélier engraissé pour l'abattoir ». Engraissé par les triomphes, par l'obéissance de ses sujets, par le pouvoir et la fortune, pour être, tout à coup, abattu par la même force qui l'a élevé.

"Nous ne sommes pas une agence de com comme les autres, dit-il. Si vous voulez vendre du Coca dans un cinéma et que vous vous adressez à une agence traditionnelle, vous savez ce qu'ils vont vous dire ?»

« Laissez-moi vous dire ce qui se passe, si vous allez voir une agence de com traditionnelle, poursuit Nix.

Ils vous diront : multipliez les points de vente, mettez une affiche à l'entrée, placez la silhouette d'une bombe en maillot de bain buvant du Coca près de la caisse, passez une publicité avant le debut du film.

Que des trucs inutiles qui ne font pas vendre une canette de plus - mais qui, en revanche, font tourner toute une économie de parasites, de rédacteurs, de photographes, de vidéastes, de directeurs créatifs qui s'achètent des tee-shirts noirs chez Loro Piana et engloutissent des apéros à trente balles dans les bars de Chelsea. Nous ne travaillons pas comme ça. Nous ne nous intéressons pas au Coca. Ce qui nous inté-resse, c'est le spectateur. Et le spectateur, savez-vous pourquoi il s'achète un Coca ? Pas parce que c'est cool, pas parce que les mannequins en boivent, ou à cause de la pub de quarante secondes qui a coûté plus cher qu'un film d'Hollywood. Le spectateur achète du Coca-Cola parce qu'il a soif. Alors, vous savez la seule chose qu'il faut faire ? Augmenter la température dans la salle de cinéma. C'est ce que nous faisons. Nous augmentons la température. Pour que les gens aient soif. C'est simple, non?»

Cambridge Analytica a été balayée par les scandales qui ont suivi le vote du Brexit, mais les plateformes en ligne sur lesquelles se déroule une partie de notre vie publique suivent exactement le même principe : augmenter la température pour multiplier l'engagement. Si la mobilisation des préjugés a toujours été le nerf du combat politique. les réseaux sociaux ont permis de lui donner une dimension industrielle. Partout, le principe reste le même. Trois opérations simples : identifier les sujets chauds, les fractures qui divisent l'opinion publique; pousser, sur chacun de ces fronts, les positions les plus extrêmes et les faire s'affronter; projeter l'affrontement sur l'ensemble du public, afin de surchauffer de plus en plus l’atmosphère 

Le Cun a de grandes ambitions pour ses lunettes.

« Dans dix ans, il n'y aura plus de smartphones, dit-il, mais des lunettes de réalité augmentée, OK?

L'ordinateur sera toujours dans notre poche, mais nous parlerons à nos lunettes. Elles afficheront un contenu qui se superposera au monde réel.»

Je ne vois que ce que je crois. Grâce à Meta, les lunettes cessent d'être une métaphore pour faire irruption dans notre quotidien. En les portant, chacun aura droit à sa propre réalité. Bientôt, dix personnes assistant au même concert vivront dix expériences radicalement différentes, leurs lunettes de réalité augmentée leur permettant d'ajouter des effets de lumière, des publicités ou même des artistes invités. Il en ira de même pour une réunion, un rendez-vous politique ou une simple promenade dans la rue.

Les lunettes connectées ouvrent toutes grandes les portes d'un royaume enchanté. Imaginez, vous vous rendez dans un pays étranger dont vous ne parlez pas la langue, vous voyez un panneau : celui-ci sera automatiquement traduit et affiché sur vos lunettes de réalité augmentée. Vous parlez à quelqu'un et cette personne ne comprend pas votre langue : la traduction s'affichera sur ses lunettes, et lorsqu'elle vous répondra, la traduction s'affichera sur les vôtres. Vous traversez la rue et vos lunettes vous préviennent de la présence d'une voiture que vous n'avez pas vu venir.

Je garde à l'esprit John Podesta, bras droit de Bill Clinton puis d'Obama, s'adressant à un jeune maire de Florence et à son scribe, qui se posaient des questions sur une campagne nationale : « On n'attend pas le bon moment pour se lancer. On se lance en espérant que ce sera le bon moment. »

À la tribune de l'ONU, Bukele est seul, mais la tunique martiale, combinée à une posture très droite, joue son rôle, en conférant au président l'aspect d'un héros contemporain. « Le dictateur le plus cool de la Terre», comme il s'est lui-même qualifié, en réponse à un tweet de Kamala Harris qui s'inquiétait des méthodes sommaires avec lesquelles il s'attaquait au problème de la criminalité dans son pays. Ou encore « le roi philosophe ", comme le dit sa bio sur X.

Lorsqu'il a été élu pour la première fois, à l'âge de trente-sept ans, le Salvador était le pays le plus violent du monde : le taux d'homicides y était trois fois plus élevé qu'en Haïti 

La réponse de Bukele fut radicale : remplacer le Code pénal par un manuel de tatouage illustré.

Au Salvador, comme au Japon ou en Russie, les membres des bandes, les pandilleros, se reconnaissent aux marques qu'ils inscrivent sur leur peau : un soleil aztèque, une kalachnikov, le visage d'un fou ricanant censé représenter la vida loca du gangster.

Il y a deux ans, après un nouveau massacre, Bukele a proclamé l'état d'urgence et ordonné à l'armée d'arrêter toutes les personnes tatouées.

Résultat : quatre-vingt mille personnes en prison, pour la plupart des bandits et quelques fans de rock qui avaient eu la très mauvaise idée de se faire tatouer. Ensuite, puisque le Caudillo est à l'origine un publicitaire, il a fait réaliser des vidéos incroyables des gangsters (et des rockers...) en caleçon, la tête rasée et les tatouages sous les projecteurs, forcés de s'agenouiller, par milliers, dans les couloirs de la nouvelle prison de haute sécurité de Tecoluca, ou courant en rangs serrés au rythme des coups de sifflet des gardiens. Quelque part entre un porno gay et Hunger Games, les vidéos ont bien évidemment cartonné sur les réseaux sociaux, faisant de Bukele le chef d'État le plus suivi sur TikTok.

Bien sûr, Amnesty International et les autres ONG n'ont pas apprécié, mais le fait est que le taux d'homicides a été divisé par dix, faisant du Salvador le pays le plus sûr de tout l'hémisphère occidental, devant le Canada

L'apogée du pouvoir ne coïncide pas tant avec l'action qu'avec l'action irréfléchie, la seule à même de produire l'effet de sidération sur lequel se fonde le pouvoir du prince.

Si, en Occident, la première moitié du xxe siècle avait enseigné aux hommes politiques les vertus de la retenue, la disparition de la dernière génération issue de la guerre a permis le retour des démiurges qui réinventent la réalité et prétendent la façonner selon leurs désirs.

Si l'ancien monde supposait des garde-fous - le respect de l'indépendance de certaines institutions, les droits de l'homme et des minorités, l'attention portée aux répercussions internationales -, tout cela n'a plus la moindre valeur à l'heure des prédateurs.

Dans ce nouveau monde, tous les processus en cours seront poussés jusqu'à leurs conséquences extrêmes, aucun d'entre eux ne sera contenu ou gouverné de quelque manière que ce soit. Pedal to the metal, le pied au plancher des accélérationnistes

Si la politique est bien la continuation de la guerre par d'autres moyens, il en découle que cette activité a partout tendance à attirer les caractères les plus violents, ceux qui ne trouvent de sens à leur vie que dans la lutte.

La possibilité d'un PPT

Par Emmanuel Quéré