Planneur Romantique #71

La possibilité d'un PPT : Quinn, Slobodian.
Le Capitalisme de l’apocalypse: Ou le rêve d’un monde sans démocratie - Cycle de l'apocalypse (1/X)

La possibilité d'un PPT
10 min ⋅ 03/03/2025


Père ManQ, raconte-nous une histoire.

J’espérais aller jusqu’au numéro 100 de ma newsletter à succès, mais la géopolitique en a décidé autrement. Après le cycle Proust, j’ouvre un cycle “Apocalypse Now”, qui commence aujourd’hui et se terminera, au mieux, avec la fin du monde, au pire, avec mon départ pour le service militaire.
Je n’ai jamais été fan de l’ambiance dortoirs, douches collectives, et de tout ce qui touche de près ou de loin au camping. Plutôt crever que la promiscuité masculine.

Hasard du calendrier : au moment où ce mail devrait vous parvenir, je serai à Bruxelles pour présenter une grande campagne de communication visant à rappeler aux habitants des 27 pays de l’UE que la démocratie européenne, c’est comme la capote : mieux vaut l’avoir et ne pas en avoir besoin que l’inverse.

(MAJ : c’est finalement en visio, et ça a été décalé à 16h, toujours ce jour)

L’idée du bouquin est de démontrer que notre monde n’est pas composé de 200 pays, mais de 6 000 zones « grises » où s’exerce un ultracapitalisme sans démocratie.

Le point commun de ces zones, c’est qu’elles préfèrent (l’amour en mer) un “autoritarisme doux” à la démocratie. Ce syntagme est, vous ne devinerez jamais, de ce bon vieux Fukuyama, qui, entre ce concept et celui de “la fin de l’Histoire”, a ironiquement, à la fin de l’Histoire, eu doublement raison.

J’ai déjà cité Fukuyama lorsqu’il affirmait que la démocratie libérale était le dernier modèle restant à la « fin de l’Histoire ». Mais on peut aussi s’intéresser à l’article qu’il a publié immédiatement après, dans lequel il voyait « un concurrent potentiel à la démocratie libérale occidentale » dans « l’autoritarisme doux » pratiqué en Asie de l’Est et du Sud-Est, dont Singapour était un excellent exemple.

Avec comme patient zéro Hong Kong, et tout un aréopage de libertariens (Thiel & co) à la manœuvre pour essaimer ce modèle partout sur le globe, de Singapour à l’Afrique du Sud, en passant par la Somalie et le Honduras hier. En Argentine et aux USA avec le Groenland aujourd’hui.

Comme moyen rapide de reproduire le modèle de Hong Kong, Romer propose la solution de la charter city (ville privée sous contrat). La formule : persuader des pays pauvres de céder des parcelles inhabitées de leur territoire en gestion à des pays plus riches. Polliniser ces terres vides avec des règles dont on sait qu’elles permettent au capitalisme de fonctionner et voir ce dernier se développer. L’idée est celle d’un colonialisme par consentement, d’une occupation sur invitation. Reprenant le jargon de la Silicon Valley, Romer parle d’« entités politiques start-up ».

Ces gens sont fascinés par le Moyen Âge et sa division du monde en mille fiefs, cités-États et régimes différents, poussant la connerie jusqu’à se déguiser et participer à des reconstitutions de batailles.
No offense, je crois qu’un des abonnés est dans ce délire.

Au Moyen Âge, franchir les murs d’une cité signifiait se soumettre à des lois différentes. Fuyant leur seigneur, des serfs en quête d’une nouvelle vie pouvaient y chercher refuge. C’est l’origine du dicton allemand selon lequel « l’air de la ville rend libre ».

Je vous mets aussi le résumé du Monde

« Le Capitalisme de l’apocalypse », de Quinn Slobodian : les trous noirs d’un système économique

Le point de départ du livre fascinant de l’historien canadien Quinn Slobodian Le Capitalisme de l’apocalypse est une phrase de Peter Thiel, lors d’une conférence de 2009 : « Si nous voulons plus de liberté, nous devons augmenter le nombre de pays. » Alors âgé de 41 ans, le fondateur de PayPal imaginait un monde utopique, libéré des Etats, composé de milliers de cités et autres entités connectées. Eh bien, on y est presque, démontre Quinn Slobodian.

L’avenir que décrivait le célèbre investisseur, en partie, est déjà là. Le monde contemporain est constellé de milliers de trous noirs creusés par les détenteurs de capital depuis une cinquantaine d’années. Des micro-Etats, des zones économiques spéciales, des paradis fiscaux, des villes privées… « Pour comprendre l’économie mondiale, il faut apprendre à voir les vides », écrit l’auteur, qui nous emmène les examiner de près : en Asie (Chine), en Amérique latine (Honduras), en Europe (Liechtenstein) en Afrique (Somalie), au Moyen-Orient (Dubaï) ou encore dans le métavers… Le point commun de ces milliers de zones est leur absence de démocratie. Et c’est aussi l’excitation qu’elles provoquent dans l’imagination des fondamentalistes du marché.

A travers le tableau qu’il peint, l’historien déroule une histoire des idées, de celles qui font fantasmer un groupe d’intellectuels et d’entrepreneurs anarcho-capitalistes, dont Thiel est un archétype. L’univers privatisé dont rêvent tous ces disciples néolibéraux de Friedrich Hayek est une monstrueuse dystopie dans laquelle le citoyen disparaît au profit du business. Il apparaît au fil de ce récit coloré que le véritable adversaire de ce groupe de libertariens fortunés et influents n’est pas l’Etat (qui leur est utile à bien des égards), mais la démocratie, cette empêcheuse d’accumuler en rond.


La semaine prochaine, peut-être, le grand roman de la liquidation : Le Monde d’avant de Zweig.


Citations et idées remarquables.

Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles », écrivait-il à la même époque. « La mission des libertariens est de trouver un moyen d’échapper à la politique sous toutes ses formes. » Plus il y aurait de pays, plus il y aurait d’endroits où placer son argent, et moins les États seraient susceptibles d’augmenter les impôts, de peur de faire fuir la poule aux œufs d’or. « Si nous voulons plus de liberté, déclarait-il, nous devons augmenter le nombre de pays. »

Thiel lançait cette idée d’un monde composé de milliers d’entités et de régimes politiques différents comme une utopie pour le futur.

Un investisseur en capital-risque qui a travaillé pour Peter Thiel a inventé le terme anglais d’underthrow pour qualifier ces formes de sécession douce, dans un ingénieux jeu de mots avec overthrow (« renversement » en anglais). Pour lui, l’entreprise constitue le modèle idéal, qui devrait être transposé à la politique. En tant que clients, nous choisissons de consommer ou non. Si nous n’aimons pas le produit, nous allons faire nos achats ailleurs. Personne n’exige quoi que ce soit de nous et nous ne sommes soumis à aucune obligation envers quiconque. Selon la dichotomie classique établie il y a un demi-siècle par l’économiste Albert Hirschman, nous privilégions la défection à la prise de parole.

Stephen Moore, conseiller économique du président Donald Trump, un temps pressenti pour intégrer le conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale des États-Unis en 2019, est très clair sur le sujet : « Le capitalisme est bien plus important que la démocratie. Je ne suis moi-même pas un fervent adepte de la démocratie. »

« La démocratie n’est pas la solution, elle n’est que la norme actuelle du secteur. » Les communautés qu’il appelle de ses vœux seraient calquées sur le modèle des entreprises. « On obtient tout simplement des produits plus efficaces avec des entreprises qui se font concurrence pour attirer les clients, plutôt qu’avec des systèmes démocratiques »,

Le monde est en proie à ce qu’un groupe de politologues qualifie, dans un rapport qui a fait date, de « crise de la démocratie ». Ses auteurs, parmi lesquels Samuel Huntington, se demandent si le monde n’est pas devenu « ingouvernable », si la vie sociale n’est pas devenue trop complexe et les pressions populaires trop fortes pour que les gouvernements puissent apporter des réponses adéquates. Ils font leur la prédiction du chancelier ouest-allemand Willy Brandt selon laquelle « l’Europe occidentale n’a plus que vingt ou trente ans de démocratie.

En 1990, Friedman déclare que le modèle à suivre pour l’Europe de l’Est après le socialisme d’État n’est pas les États-Unis, la Grande-Bretagne ou la Suède, mais Hong Kong. Le capitalisme n’a pas besoin de la démocratie pour fonctionner et la voie du succès passe par la zone.

Au Moyen Âge, franchir les murs d’une cité signifiait se soumettre à des lois différentes. Fuyant leur seigneur, des serfs en quête d’une nouvelle vie pouvaient y chercher refuge. C’est là l’origine du dicton allemand selon lequel « l’air de la ville rend libre ».

L’historien Perry Anderson rappelle un épisode à la Banque mondiale au cours duquel Walters fit l’éloge de Hong Kong comme étant la « société la plus libre du monde ». Lorsque l’éminent statisticien Angus Maddison objecta qu’il n’y avait « même pas d’élections », Walters afficha un « sourire béat » et déclara : « Oui, c’est exactement ce que je voulais dire. »

Pour l’année 2012, des chercheurs ont établi que « 85 % de l’ensemble des biens immobiliers résidentiels haut de gamme à Londres et 50 % à New York avaient été achetés par des étrangers ». Dans de nombreux cas, ces biens n’ont de logement que le nom, car beaucoup de propriétaires pratiquent le buy-to-leave, du nom de la pratique de riches investisseurs, qui délaissent les logements qu’ils achètent, ces derniers se retrouvant vides. « Nous avons construit les coffres-forts les plus chers du monde », déclare ainsi un consultant immobilier en 2017. « Les acheteurs y mettent leurs objets de valeur puis ne viennent jamais. » 

En 2015, un député travailliste dénonce les « super-riches de la planète » qui achètent « des logements à Londres comme ils achèteraient des lingots d’or, comme des actifs à valoriser, et non comme des maisons où vivre ».

« Les milliardaires ne devraient pas pouvoir acheter le ciel et plonger le reste de la ville dans l’obscurité ».

La solution de Singapour se traduit également par un engagement très limité en faveur de la démocratie. À Singapour, les élections sont multipartites, mais loin d’être libres. Le même parti est au pouvoir depuis que le pays existe et le même homme, Lee Kuan Yew, a dirigé le gouvernement de 1959 à 1991. Jusqu’à récemment, il n’y existait aucune liberté de manifester et les personnalités politiques de l’opposition étaient régulièrement réduites au silence, emprisonnées ou contraintes à l’exil14. Les journaux doivent régulièrement renouveler leur autorisation de publication et ceux qui dévient du cadre des discours autorisés sont tout simplement contraints de mettre la clé sous la porte. L’indice le plus respecté sur les libertés politiques classe invariablement Singapour dans la catégorie « partiellement libre ». Le contrôle sur la population est justifié au nom du « pragmatisme », mais aussi par la mobilisation des valeurs liées à la tradition confucéenne des habitants d’origine chinoise, majoritaires dans la cité-État, qui accepteraient un certain degré de paternalisme en échange de la stabilité et de l’ordre.

J’ai déjà cité Fukuyama lorsqu’il affirmait que la démocratie libérale était le dernier modèle qui restait à la « fin de l’Histoire ». Mais on peut également s’intéresser à l’article qu’il a publié immédiatement après, dans lequel il voyait « un concurrent potentiel à la démocratie libérale occidentale » dans « l’autoritarisme doux » pratiqué en Asie de l’Est et du Sud-Est, dont Singapour était un excellent exemple.

Lee déplore la démocratie comme un système dans lequel ils « se retrouvent pris » en raison du zèle des Britanniques à « l’exporter partout, dans l’espoir qu’elle prenne racine quelque part ».

Le capitalisme confucéen ouvre la possibilité de ce que l’on a appelé les « modernités multiples », c’est-à-dire l’idée que le monde n’évolue peut-être pas partout dans la même direction vers un objectif commun – et qu’il s’agit peut-être d’une bonne chose.

À Singapour, les travailleurs viennent principalement d’Asie du Sud, de Chine, de Thaïlande et de Birmanie, dont une moitié employés dans le bâtiment, les autres occupant pour la plupart des emplois domestiques, avec un nombre plus limité d’employés et de cadres97. Exclus au fil des ans des logements publics, les travailleurs manuels sont logés dans des dortoirs séparés du reste de la ville par des clôtures et accessibles uniquement par des bretelles d’accès, convoyés par des navettes entre leur travail, leur domicile et l’enclave de Little India où ils peuvent faire des achats et se divertir.

En 1976, devant un auditoire de deux mille personnes à l’université du Cap, Milton Friedman déclarait que la démocratie était un concept surfait. Selon lui, le marché était une voie beaucoup plus sûre vers la liberté ; le « vote par dollar » était préférable au principe d’« une personne une voix »

C’est précisément ainsi que fonctionnait le marché du travail dans l’Afrique du Sud de l’apartheid : les travailleurs noirs entraient et sortaient des zones blanches pour le travail, mais n’avaient le droit de se loger que dans certains endroits définis, sans parler du droit à la propriété. Ce que les auteurs appellent la « liberté de dissociation » – et la liberté de discrimination privée – était centrale. Louw et Kendall espèrent que la reparcellisation des terres en de nombreux cantons et la décentralisation du contrôle des ressources naturelles permettraient de prévenir les politiques de vengeance raciale. Louw est très clair à ce sujet dans les colonnes du magazine Time : « Nous voulons faire en sorte que le tigre – la majorité noire – puisse sortir de sa cage sans que les Blancs ne soient mangés. »

En Estonie, le gouvernement est dirigé par un homme d’une trentaine d’années déclarant que Free to Choose (La Liberté du choix, en français) de Milton Friedman est le seul livre d’économie qu’il ait jamais lu.

Plus le pays est petit, plus la pression est grande pour opter pour le libre-échange plutôt que pour le protectionnisme. » Citant en modèle les micronations et les cités-États, il appelle de ses vœux « un monde composé de dizaines de milliers de pays, de régions et de cantons libres, de centaines de milliers de villes libres ». Sa vision rappelle la situation de l’Europe au Moyen Âge qui, en l’an 1000, était constituée d’un ensemble dense de milliers d’entités politiques différentes, avant que leur nombre ne se réduise au fil du temps à quelques dizaines. Rothbard avait pour devise : « Effacer le XXe siècle. » Avec Hoppe, la proposition est plus radicale : c’est tout le dernier millénaire qui est à effacer.

Si vous allumez une cigarette en entrant au Liechtenstein sur l’autoroute en venant de Suisse, vous serez encore en train de la fumer en franchissant la frontière avec l’Autriche ».

Comme moyen rapide de reproduire le modèle de Hong Kong, Romer propose la solution de la charter city (ville privée sous contrat). La formule : persuader des pays pauvres de céder des parcelles inhabitées de leur territoire en gestion à des pays plus riches. Polliniser ces terres vides avec des règles dont on sait qu’elles permettent au capitalisme de fonctionner et voir ce dernier se développer. L’idée est celle d’un colonialisme par consentement, d’une occupation sur invitation. Reprenant le jargon de la Silicon Valley, Romer parle d’« entités politiques start-up ».

« Qui veut acheter le Honduras ? », titre un article du New York Times, dans lequel on apprend que Romer est pressenti pour prendre la « présidence » d’une « ville privée » de 10 millions d’habitants (dans un pays qui compte un total de 8 millions d’habitants). Le Wall Street Journal fait l’éloge de la manière dont Romer supervise « le développement d’une ville instantanée ». The Economist s’émerveille de la perspective d’un « Hong Kong au Honduras », reprenant les éléments de langage de Romer en imaginant « des dizaines de gratte-ciel et des millions de personnes » réunis autour d’un port naturel. Le magazine The Atlantic pose la question suivante : « Les pays en difficulté doivent-ils laisser des investisseurs gérer leurs villes ? », avant de répondre par l’affirmative : « Il est sans doute plus facile de résoudre les problèmes systémiques de gouvernance de ces pays en repartant à zéro, même si ce n’est que sur de petites parties de leur territoire.

L’homme d’affaires Stephen K. Bannon, qui allait plus tard devenir l’un des plus proches conseillers de Donald Trump, fait partie de ceux qui s’intéressent très tôt aux chiffres et au potentiel que représente le domaine. En 2007, il lève 60 millions de dollars, principalement auprès de son ancien employeur Goldman Sachs, pour investir dans une société basée à Hong Kong qui recrute des travailleurs chinois faiblement rémunérés pour jouer à World of Warcraft. En accomplissant des tâches simples, ces « gold farmers » gagnent de la monnaie virtuelle et d’autres objets qu’ils peuvent revendre à des joueurs occidentaux contre de l’argent bien réel, en réalisant un bénéfice. Au-delà de l’astucieux jeu d’arbitrage, Bannon attribue à cette expérience sa prise de conscience de la force des énergies présentes sur Internet. Il décrit la « puissance monstrueuse » des jeunes hommes blancs en colère, connectés à leur ordinateur, qu’il canalisera dans sa plateforme de médias Breitbart, l’un des lieux d’éclosion de l’alt-right après 2016.

Srinivasan cite Andreessen sur la prolifération de pays à venir, ou encore le dirigeant de Google, Larry Page, qui déclarait en 2013 que « nous pourrions peut-être séparer une partie du monde […] où les gens pourraient essayer de nouvelles choses ». Comme Peter Thiel, Srinivasan a des parts dans Tlon, une entreprise de Curtis Yarvin, qui a pour objectif de construire un nouvel Internet, plus proche de sa vision d’un État géré comme une entreprise. Srinivasan ne préconise pas littéralement une défection au sens d’une sécession. « Ils ont des porte-avions, nous n’en avons pas », ironise-t-il. Mais il introduit une variation innovante sur le thème de la ville start-up, qu’il s’appliquera à développer au cours de la décennie suivante, le cloud country (le « pays sur le nuage »). Il part du constat que les gens vont sur Internet pour rechercher leurs semblables ou l’âme sœur. En permettant à des personnes d’être ensemble sans se rencontrer physiquement, le web permet de constituer des groupes d’affinité et de créer des liens très forts, indépendants de la géographie, souvent au-delà des frontières liées au genre, à la classe sociale ou à la nationalité.

Depuis un demi-siècle, les intellectuels déplorent le recul du sens civique au profit du consumérisme. Srinivasan renverse le scénario. Pourquoi le consumérisme n’engloutirait-il pas le patriotisme ? Les entreprises n’étaient-elles pas inoffensives par rapport à l’État, qui a montré son caractère meurtrier au cours du XXe siècle ? Le nombre des victimes de Facebook ou de Google pouvait-il être comparé à celui de Mao Zedong ou d’Adolf Hitler ? Si les entreprises de réseaux sociaux étaient des dictatures d’un nouveau genre, avec un pouvoir centralisé autour d’un PDG, cela ne semblait pas déranger grand monde.

Un utilisateur n’est pas propriétaire de son profil Facebook ; il bénéficie des services de Facebook en échange de ses données. Srinivasan cite comme modèle la ville nouvelle de New Songdo City en Corée du Sud, construite par une société privée dont les parts sont détenues par des citoyens-clients43. Le pays-nuage est un monde où les droits et les devoirs ont été remplacés par des conditions générales de vente.

Dans un classique de l’histoire culturelle, il est expliqué comment le capitalisme d’imprimerie a permis la création des « communautés imaginées » que sont les nations modernes : les personnes qui lisent les mêmes journaux, romans, biographies et poèmes commencent à s’identifier à un collectif commun.

Avec l’automatisation croissante de la production industrielle et les progrès de l’intelligence artificielle, qui laissent entrevoir une « symbiose homme-machine » à l’horizon, la démocratie ne fait plus sens. Pour Schumacher, c’est une idéologie du passé, un artefact d’un moment antérieur, dépassé, de l’histoire du capitalisme – on ne peut plus lire la carte du monde simplement comme un ensemble de contenants colorés. Ce qui fait sens au XXIe siècle, c’est la présence de points sur la carte semblables au Liberland : des enclaves vierges qui peuvent servir de points d’ancrage à des entreprises virtuelles, de refuges pour l’élite mondiale et de citadelles pour les services financiers et les activités comme le marketing, le design, l’ingénierie logicielle et d’autres secteurs qui ne nécessitent guère plus qu’une prise électrique et une bonne connexion Internet. Selon Schumacher, « la révolution survient lorsque le système politique devient un obstacle aux forces de production, et nous en sommes arrivés à ce stade ».

L’idée d’un potentiel « divorce national » se banalise ; fin 2021, 50 % des électeurs de Trump et 40 % de ceux de Biden étaient favorables à l’idée d’une division du pays.

La possibilité d'un PPT

Par Emmanuel Quéré