La possibilité d'un PPT : Eloge de la fuite - Henri Laborit
Père ManQ, raconte-nous une histoire.
Netflix, avril 2020, Covid War.
Entre deux épisodes de « Drive to Survive », je tombe sur Mon Oncle d’Amérique d’Alain Resnais.
Film étonnant, dans lequel le narrateur est Henri Laborit, pionnier de la neurobiologie française et inventeur des neuroleptiques.
C’est un peu le Claude Lévi-Strauss de son (enfin, ses, le mec touche à tout) domaine.
Le genre de personne dont l’intelligence, bien trop supérieure, fait peur, nous éblouit, voire nous humilie à chaque page par la justesse de sa pensée.
La Nouvelle Grille et Éloge de la fuite (une synthèse plus accessible du premier, écrite après le succès du film, de mémoire, et dans une optique plus commerciale, ce qui est annoncé dès la première page) m’ont profondément marqué et déprimé.
L’idée, c’est de décrypter tous les comportements humains au prisme de la biologie pure ; et ce n’est pas très gai.
Le ton est donné assez rapidement lorsqu’il se présente :
Vous découvrez un homme qui, suivant les critères qui sont les vôtres, vous dit que nous sommes tous pourris, tous vendus, qu'il n'existe à son avis ni amour, ni altruisme, ni liberté, ni responsabilité, ni mérite qui puissent répondre à des critères fixés d'avance, à une échelle de valeurs humainement conçue, que tout cela est une chienlit pour permettre l'établissement des dominances. Que les choses se contentent d'être, sans valeur autre que celle que lui attribue un ensemble social particulier. Notez qu'il n'a aucun moyen de coercition, aucune inquisition à son service capable de vous obliger « librement » à le croire, et ce n'est pas son insignifiante expérience personnelle qui peut vraisemblablement vous convaincre.
Une idée m’avait particulièrement marquée : celle que nous ne sommes que la somme de ceux que nous fréquentons (en l’écrivant, je me rends compte que c’est aussi un mantra bullshit de startupper).
Ainsi, ce que nous emportons dans la tombe, c'est essentiellement ce que les autres nous ont donné.
Ainsi, ce que la mort fera disparaître avec la matrice biologique qui ne peut en rien assurer à elle seule la création d'une personnalité, ce sont «les autres». Mais alors, peut-on dire que «nous sommes nous», simplement parce que les autres se sont présentés dans un certain ordre, temporel, variable avec chacun suivant certaines caractéristiques, variables essentiellement avec le milieu, avec la niche que le hasard de la naissance nous a imposés ? Peut-on dire que nous existons en tant qu'individu alors que rien de ce qui constitue cet individu ne lui appartient ? Alors qu'il ne constitue qu'une confluence, qu'un lieu de rencontre particulier «des autres» ? Notre mort n'est-elle pas en définitive la mort des autres ?
J’ai voulu le chroniquer en 2020 dans l’autre newsletter à succès pour laquelle il m’arrive de piger gratuitement — la newsletter du Cortex — mais son rédac chef et ami, Raphaël Llorca (bisous), m’avait dit, avec la gentillesse qui le caractérise : « on préfère les publications récentes ».
C’est finalement mon autre collègue, ami, fidèle lecteur et commentateur de cette newsletter, Seb (bisous 2), qui m’a donné envie, malgré lui, de le relire.
Une lecture indispensable pour tout planner stratégique.
Considérations et phrases remarquables.
Tous les autoportraits, tous les mémoires ne sont que des impostures conscientes ou, plus tristement encore, inconscientes.
Imaginaire, fonction spécifiquement humaine qui permet à l'Homme contrairement aux autres espèces animales, d'ajouter de l'information, de transformer le monde qui l'entoure. Imaginaire, seul mécanisme de fuite, d'évitement de l'aliénation environnementale, sociologique en particulier, utilisé aussi bien par le drogué, le psychotique, que par le créateur artistique ou scientifique. Imaginaire dont l'antagonisme fonctionnel avec les automatismes et les pulsions, phénomènes inconscients, est sans doute à l'origine du phénomène de conscience.
Il me semble que ce qui peut être intéressant dans l'histoire d'une vie, c'est ce qu'elle contient d'universel.
L'amour : Avec ce mot on explique tout, on pardonne tout, on valide tout, parce que l'on ne cherche jamais à savoir ce qu'il contient.
Dans notre monde, ce ne sont pas des hommes que vous rencontrez le plus souvent, mais des agents de production, des professionnels. Ils ne voient pas non plus en vous l'Homme, mais le concurrent, et dès que votre espace gratifiant entre en interaction avec le leur, ils vont tenter de prendre le dessus, de vous soumettre.
Il est plus facile de dire que l'on aime l'espèce humaine, l'homme avec un grand H, que d'aimer, et non pas simplement avoir l'air d'aimer, son voisin de palier. Mais il est plus facile aussi d'aimer sa femme et ses enfants quand ils font partie des objets gratifiants de votre territoire spatial et culturel, que d'aimer le concept abstrait de l'Humanité dans son ensemble.
Même en écarquillant les yeux, l'Homme ne voit rien. Il tâtonne en trébuchant sur la route obscure de la vie, dont il ne sait ni d'où elle vient, ni où elle va. Il est aussi angoissé qu'un enfant enfermé dans le noir. C'est la raison du succès à travers les âges des religions, des mythes, des horoscopes, des rebouteux, des prophètes, des voyants extralucides, de la magie et de la science aujourd'hui. Grâce à ce bric-à-brac ésotérique, l'Homme peut agir. Du moins il ne demande qu'à le croire pour soulager son angoisse.
L'art est un plat qui se mange froid, comme la vengeance. Seule l'évolution imprévisible du goût pourra par la suite affirmer le génie.
Certains psychosociologues ne prétendent-ils pas, avec raison semble-t-il, que les films de violence, loin de constituer une incitation à la violence pour celui qui les regarde, permettent au contraire un remaniement biologique analogue à la violence active, sans en avoir les inconvénients.
L'éducation de la créativité exige d'abord de dire qu'il n'existe pas de certitudes, ou du moins que celles-ci sont toujours temporaires, efficaces pour un instant donné de l'évolution, mais qu'elles sont toujours à redécouvrir dans le seul but de les abandonner, aussitôt que leur valeur opérationnelle a pu être démontrée. L'éducation que j'ai appelée «relativiste» me paraît être la seule digne du petit de l'Homme.
Avec le recul des années, avec ce que j'ai appris de la vie, avec l'expérience des êtres et des choses, mais surtout grâce à mon métier qui m'a ouvert à l'essentiel de ce que nous savons aujourd'hui de la biologie des comportements, je suis effrayé par les automatismes qu'il est possible de créer à son insu dans le système nerveux d'un enfant. Il lui faudra dans sa vie d'adulte une chance exceptionnelle pour s'évader de cette prison, s'il y parvient jamais...
si vous rencontrez quelqu'un vous affirmant qu'il sait comment on doit élever des enfants, je vous conseille de ne pas lui confier les vôtres.
ce que nous appelons liberté, c'est la possibilité de réaliser les actes qui nous gratifient, de réaliser notre projet, sans nous heurter au projet de l'autre.
La liberté commence où finit la connaissance (J.Sauvan). Avant, elle n'existe pas, car la connaissance des lois nous oblige à leur obéir. Après, elle n'existe que par l'ignorance des lois à venir et la croyance que nous avons de ne pas être commandés par elles puisque nous les ignorons. En réalité, ce que l'on peut appeler «liberté», si vraiment nous tenons à conserver ce terme, c'est l'indépendance très relative que l'homme peut acquérir en découvrant, partiellement et progressivement, les lois du déterminisme universel.
Tant que l'on a ignoré les lois de la gravitation, l'homme a cru qu'il pouvait être libre de voler. Mais comme Icare il s'est écrasé au sol. Ou bien encore, ignorant qu'il avait la possibilité de voler, il ne savait être privé d'une liberté qui n'existait pas pour lui.
C'est ce que l'on voit chez l'enfant sauvage. Pour être un Homme, il lui faut le langage et à travers lui, l'apprentissage des aînés. En d'autres termes, il faut qu'elle intériorise très tôt dans le système nerveux perfectionné qu'elle possède, certaines activités fonctionnelles qui lui viennent des autres. Et les autres, ce ne sont pas seulement les êtres humains qui peuplent sa «niche» présente mais, par l'intermédiaire de ceux-ci et grâce au langage, tous les «autres» qui, depuis le début des temps humains jusqu'à nos sociétés modernes ont transmis, de génération en génération, leur expérience accumulée. Ainsi, ce que la mort fera disparaître avec la matrice biologique qui ne peut en rien assurer à elle seule la création d'une personnalité, ce sont «les autres». Mais alors, peut-on dire que «nous sommes nous», simplement parce que les autres se sont présentés dans un certain ordre, temporel, variable avec chacun suivant certaines caractéristiques, variables essentiellement avec le milieu, avec la niche que le hasard de la naissance nous a imposés ? Peut-on dire que nous existons en tant qu'individu alors que rien de ce qui constitue cet individu ne lui appartient ? Alors qu'il ne constitue qu'une confluence, qu'un lieu de rencontre particulier «des autres» ? Notre mort n'est-elle pas en définitive la mort des autres ?
Ainsi, ce que nous emportons dans la tombe, c'est essentiellement ce que les autres nous ont donné.
La seule façon que nous ayons de survivre, de ne pas mourir, c'est à l'évidence de nous incruster dans les autres et, pour les autres, la seule façon de survivre c'est de s'incruster en nous.
Je trouve cependant que le cabotinage au moment de la mort revêt une certaine élégance et, quelle que soit la cause défendue, le sourire sur les lèvres me paraît plus seyant que le rictus de la haine ou de la peur.
la maladie transforme lentement l'équilibre biologique et donc psychologique, de telle façon que la résistance à la mort s'affaiblit progressivement. Il est, semble-t-il, d'autant plus facile de mourir que l'on est biologiquement plus proche de la mort.
Le bien-être est acceptable, la joie est noble, le plaisir est suspect.
Ceux qui nient de ne pas avoir comme motivation fondamentale la recherche du plaisir, sont des inconscients, qui auraient déjà disparu de la biosphère depuis longtemps s'ils disaient vrai.
Même le suicidaire se supprime par plaisir car la suppression de la douleur par la mort est un équivalent du plaisir.
Être heureux, c'est à la fois être capable de désirer, capable d'éprouver du plaisir à la satisfaction du désir et du bien-être lorsqu'il est satisfait, en attendant le retour du désir pour recommencer. On ne peut être heureux si l'on ne désire rien. Le bonheur est ignoré de celui qui désire sans assouvir son désir, sans connaître le plaisir qu'il y a à l'assouvissement, ni le bien-être ressenti lorsqu'il est assouvi.
Les automatismes créés dès l'enfance dans son système nerveux n'ayant qu'un seul but, le faire entrer au plus vite dans un processus de production, se trouveront sans objet à l'âge de la retraite, c'est pourquoi celle-ci est rarement le début de l'apprentissage du bonheur, mais le plus souvent celui de l'apprentissage du désespoir.
N'ayant jamais appris aux hommes qu'il peut exister d'autres activités que celles de produire et de consommer, lorsqu'ils arrivent à l'âge de la retraite il ne leur reste plus rien, ni motivation hiérarchique ou d'accroissement du bien-être matériel, ni satisfaction narcissique. Il ne leur reste plus qu'une déchéance accélérée au milieu des petits jeux du troisième âge.
Il y a moins d'un siècle, beaucoup d'hommes dans des pays européens n'étaient guère sortis de leur village. Les sources d'information et les possibilités d'action d'un individu demeuraient limitées à l'espace sensoriel dans lequel il passait sa vie. Il avait ainsi l'impression de pouvoir toujours dominer la situation, ou du moins de pouvoir agir efficacement pour la contrôler. Aujourd'hui, l'information planétaire pénètre à profusion dans le moindre espace clos et l'homme qui s'y trouve enfermé n'a pas la possibilité d'agir en retour efficacement. Il en résulte une angoisse qu'aucun acte gratifiant ou sécurisant ne peut apaiser.
Les informations visuelles et auditives nous parviennent de tous les coins de la terre à la vitesse des ondes électromagnétiques qui les portent. Or, le plus souvent nos moyens d'action directe individuels restent limités à un espace restreint. Nous voyons à la télévision des corps décharnés d'enfants du Sahel ou d'ailleurs mourir de faim. Que pouvons-nous faire pour y remédier ? Il ne s'agit d'ailleurs pas d'altruisme, mais l'image de la mort, d'une mort non fictive, nous rappelle que nous devons mourir. Or, nous avons montré que l'inhibition de l'action était à l'origine des perturbations les plus profondes de l'équilibre biologique. Nous avons contracté l'espace-temps dans lequel l'information nous parvient, mais nous n'avons pas le plus souvent contracté de la même manière celui dans lequel notre action personnelle peut être efficace.
Les critères matériels du bien-être sont évidemment variables avec les époques et les régions et dépendent des besoins appris beaucoup plus que des besoins fondamentaux.
Quand on comprend que les hommes s'entretuent pour établir leur dominance ou la conserver, on est tenté de conclure que la maladie la plus dangereuse pour l'espèce humaine, ce n'est ni le cancer, ni les maladies cardio-vasculaires, comme on tente de nous le faire croire, mais plutôt le sens des hiérarchies, de toutes les hiérarchies.
Pour créer il faut en effet beaucoup de temps puisque la création ne peut résulter que de l'accumulation de l'expérience mémorisée.