Planneur Romantique #75

La possibilité d'un PPT : Céline - Voyage au bout de la nuit - Cycle de l'apocalypse (4/X)

La possibilité d'un PPT
6 min ⋅ 31/03/2025


Père ManQ, raconte-nous une histoire.

Céline, the Brutalist. Le Bauhaus version littérature.
J’ai fait mienne depuis longtemps leur philosophie : « Form follows function ».

L’écriture de Céline est l’exemple parfait d’une forme abîmée de la langue au service d'une lucidité désespérée, de la tragédie de la condition humaine et de la misère existentielle qui l’ont broyé au début, perdu à la fin.
Dans le Voyage, il est encore—et ça m’a surpris—très attachant. (Dans Mort à crédit il est déjà plus chiant).

Je mentionne le Bauhaus aussi parce que je me tâte, dans ce cycle de l’apocalypse, à parler d’Ayn Rand. L’intellectuelle la plus importante du mouvement libertarien (cf. newsletter sur le capitalisme de l’apocalypse). J’ai vérifié : en 2025, 9 millions d’exemplaires de La Grève ont été vendus aux États-Unis depuis les années 50, et il s’en vend encore 100 000 chaque année (ce qui est beaucoup).
Cette œuvre partage souvent le titre d’œuvre la plus importante et influente après la Bible, le catalogue Ikea et Harry Potter.

Je n’ai lu que La Source Vive (qui traite d’architecture à la manière du Bauhaus—oui, il y a un semblant de fil rouge dans cette intro—adaptée au cinéma sous le nom « Le Rebelle ») et qui est déjà assez énervée sur le sujet de l’individualisme.
La Grève est surtout connue pour son monologue final de 60 pages vantant l’ultra-libéralisme, servant de berceuse à Peter Thiel.
À côté, Steinbeck passerait presque pour un communiste.
On ne peut pas comprendre la mentalité américaine sans s’être un peu intéressé à Ayn Rand. Un excellent documentaire d'Arte résume très bien le sujet en 6 minutes.

Je me suis aussi rendu compte de tout ce que Houellebecq devait à Céline.

« Le Nord au moins, ça vous conserve les viandes ; ils sont pâles une fois pour toutes, les gens du Nord. Entre un Suédois mort et un jeune homme qui a mal dormi, peu de différence. »

« La Hollande n’est pas un pays, c’est tout au plus une entreprise. »

Bon, peut-être pas tant que ça. Dans ma tête, ça sonnait plus proche.


J’invite tout le monde à écouter la fabuleuse série Céline, le voyage sans retour du meilleur des brestois après moi, Philippe Colin.

Possible que cette newsletter passe en bimensuelle.
Je commence à ramer un peu.


Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force. Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une histoire fictive. Littré le dit, qui ne se trompe jamais. Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux. C’est de l’autre côté de la vie.

l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches

Quand on a pas d’imagination, mourir c’est peu de chose, quand on en a, mourir c’est trop.

La grande défaite, en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui vous a fait crever, et de crever sans comprendre jamais jusqu’à quel point les hommes sont vaches. Quand on sera au bord du trou faudra pas faire les malins nous autres, mais faudra pas oublier non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce qu’on a vu de plus vicieux chez les hommes et puis poser sa chique et puis descendre. Ça suffit comme boulot pour une vie tout entière.

Pour que dans le cerveau d’un couillon la pensée fasse un tour, il faut qu’il lui arrive beaucoup de choses et des bien cruelles.

Ça se remarque bien comment que ça brûle un village, même à vingt kilomètres. C’était gai. Un petit hameau de rien du tout qu’on apercevait même pas pendant la journée, au fond d’une moche petite campagne, eh bien, on a pas idée la nuit, quand il brûle, de l’effet qu’il peut faire ! On dirait Notre-Dame

Dans ce métier d’être tué, faut pas être difficile, faut faire comme si la vie continuait, c’est ça le plus dur, ce mensonge.

La plupart des gens ne meurent qu’au dernier moment ; d’autres commencent et s’y prennent vingt ans d’avance et parfois davantage. Ce sont les malheureux de la terre.

Les chevaux ont bien de la chance eux, car s’ils subissent aussi la guerre, comme nous, on ne leur demande pas d’y souscrire, d’avoir l’air d’y croire. Malheureux mais libres chevaux

Tout ce qui est intéressant se passe dans l’ombre, décidément. On ne sait rien de la véritable histoire des hommes.

Je vous le dis, petits bonshommes, couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c’est qu’ils vont vous tourner en saucissons de bataille… C’est le signe… Il est infaillible. C’est par l’affection que ça commence.

Il existe certains coins comme ça dans les villes, si stupidement laids qu’on y est presque toujours seul.

Il existe pour le pauvre en ce monde deux grandes manières de crever, soit par l’indifférence absolue de vos semblables en temps de paix, ou par la passion homicide des mêmes en la guerre venue.

Eux ne cherchaient guère à comprendre ce qui se passait autour de nous dans la vie, ils discernaient seulement, et encore à peine, que le délire ordinaire du monde s’était accru depuis quelques mois, dans de telles proportions, qu’on ne pouvait décidément plus appuyer son existence sur rien de stable.

Quand il nous restait du temps avant la rentrée du soir, nous allions les regarder avec ma mère, ces drôles de paysans s’acharner à fouiller avec du fer cette chose molle et grenue qu’est la terre, où on met à pourrir les morts et d’où vient le pain quand même.

Heureusement, rien n’est incroyable en matière d’héroïsme. 

Le Nord au moins ça vous conserve les viandes ; ils sont pâles une fois pour toutes les gens du Nord. Entre un Suédois mort et un jeune homme qui a mal dormi, peu de différence.

Quand la haine des hommes ne comporte aucun risque, leur bêtise est vite convaincue, les motifs viennent tout seuls.

Toute possibilité de lâcheté devient une magnifique espérance à qui s’y connaît.

C’est peut être de la peur qu’on a le plus souvent besoin pour se tirer d’affaire dans la vie. Je n’ai jamais voulu quant à moi d’autres armes depuis ce jour, ou d’autres vertus.

Il dormait comme tout le monde. Il avait l’air bien ordinaire. Ça serait pourtant pas si bête s’il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants.

C’est effrayant ce qu’on en a des choses et des gens qui ne bougent plus dans son passé.

Rien ne force les souvenirs à se montrer comme les odeurs et les flammes.

Faire confiance aux hommes c’est déjà se faire tuer un peu.

C’est par les odeurs que finissent les êtres, les pays et les choses. Toutes les aventures s’en vont par le nez.

Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.

Depuis l’ascension de Musyne et de Mme Herote, je savais que le cul est la petite mine d’or du pauvre.

Il faudrait fermer le monde décidément pendant deux ou trois générations au moins s’il n’y avait plus de mensonges à raconter. On n’aurait plus rien à se dire ou presque.

C’est cela l’exil, l’étranger, cette inexorable observation de l’existence telle qu’elle est vraiment pendant ces quelques heures lucides, exceptionnelles dans la trame du temps humain, où les habitudes du pays précédent vous abandonnent, sans que les autres, les nouvelles, vous aient encore suffisamment abruti.

On devient rapidement vieux et de façon irrémédiable encore. On s’en aperçoit à la manière qu’on a prise d’aimer son malheur malgré soi.

C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir.

Les habitudes s’attrapent plus vite que le courage et surtout l’habitude de bouffer.

On revoit de tout dans les fêtes, c’est des renvois de joie les fêtes.

Les familles, elles, attendent le feu d’artifice pour aller se coucher. Attendre, c’est la fête aussi.

Être vieux, c’est ne plus trouver de rôle ardent à jouer, c’est tomber dans cette insipide relâche où on n’attend plus que la mort.

Et puis des artistes en plus, de nos jours, on en a mis partout par précaution tellement qu’on s’ennuie.

La vie c’est une classe dont l’ennui est le pion, il est là tout le temps à vous épier d’ailleurs, il faut avoir l’air d’être occupé, coûte que coûte, à quelque chose de passionnant, autrement il arrive et vous bouffe le cerveau. Un jour, qui n’est rien qu’une simple journée de 24 heures c’est pas tolérable. Ça ne doit être qu’un long plaisir presque insupportable une journée, un long coït une journée, de gré ou de force.

Ils ont une certaine manière de parler les gens distingués qui vous intimide et moi qui m’effraye, tout simplement, surtout leurs femmes, c’est cependant rien que des phrases mal foutues et prétentieuses, mais astiquées alors comme des vieux meubles. Elles font peur leurs phrases bien qu’anodines. On a peur de glisser dessus, rien qu’en leur répondant.

La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement, profondément soi-même, c’est-à dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, surhomme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné.

Vous savez n’est-ce pas ce que c’est qu’une famille ? Impossible de faire comprendre à une famille qu’un homme, parent ou pas, ce n’est rien après tout que de la pourriture en suspens… Elle refuserait de payer pour de la pourriture en suspens… »

Ne croyez donc jamais d’emblée au malheur des hommes. Demandez-leur seulement s’ils peuvent dormir encore ?… Si oui, tout va bien. Ça suffit.

On a beau dire et prétendre, le monde nous quitte bien avant qu’on s’en aille pour de bon.

J’avais un passé poisseux et il me remontait déjà comme des renvois du Destin.

La possibilité d'un PPT

Par Emmanuel Quéré